EAA / Thi Tu Guyot

Penser la recherche et ses lieux

Numéro 68 – Décembre 2020

A l’image d’une traversée difficile mais représentative d’un système dysfonctionnel, je souhaite revenir ici sur mon parcours de jeune chercheuse. Partant de ce postulat, j’essaie de mettre en perspective mon expérience afin d’envisager différemment ce que pourrait être ce métier dès lors que l’on commence à déconstruire les mythes persistants qui l’entourent.

« L’Université est un lieu de liberté, de créativité et de responsabilité »: la charte de l’Université de Lausanne s’ouvre avec cette affirmation. Si cette dernière se propose de produire et enseigner des savoirs, elle met aussi un point d’honneur à défendre et à promouvoir le savoir critique. Autrement dit, « la capacité à critiquer et à mettre en question les savoirs qu’elle transmet et qu’elle développe ». Durant mon parcours universitaire, ces mots ont résonné comme une promesse de contribution de la recherche pour un meilleur vivre-ensemble. J’y voyais la possibilité de poser des questionnements synonymes de déconstruction de discours dominants. Une promesse à chaque étudiant·e·x·s de pouvoir poser sa pierre à l’édifice. Au nom d’une société plus inclusive, plus critique, plus responsable. Trêve d’idéalisme — j’avais dix-huit ans quand j’ai commencé mes études —, j’y vois aujourd’hui quelque chose qui s’apparente à une forme d’hypocrisie éhontée. Les coulisses de ce lieu autoproclamé « libre, créatif et responsable » me paraissent à présent bien plus animées par un fonctionnement élitiste, compétitif et néolibéral qu’une foi en l’apport du regard critique. « Méfiez-vous de ces institutions où règnent le conformisme et la violence », comme le résument Vinciane Despret et Isabelle Stengers[1].

Un parcours de persévérance

Financer une thèse académique se fait traditionnellement via deux voies : la première en obtenant un poste d’assistant·e·x dans une Université, la seconde en décrochant une bourse au Fonds national suisse. Toutes deux ont rendu opaque pour moi un plafond de verre différent. D’un côté, un ticket d’entrée pour rejoindre la tour d’ivoire du corps intermédiaire se trame davantage dans des luttes d’ego que le soutien aux chercheur·euse·x·s émérites. De l’autre, le financement le plus compétitif en Suisse promeut des sujets locaux, rentables, dans lesquels investir et dont les arguments de ventes prévalent. Dans les deux cas, la créativité, la transdisciplinarité ou encore l’ouverture de nouvelles perspectives hors des discours majoritaires ne semblent pas faire partie des qualités requises ou convoquées. De plus, la seule démarche de postuler est très lourde en investissement énergétique, administratif et, de ce fait, financier. Cela me paraît être un exemple parlant d’une forme de récupération de la critique qui favoriser une inertie des institutions. Autrement dit, qui permet à ces dernières de reproduire leur propre système plutôt que de le questionner.

J’ai aussi compris la nécessité de séparer reconnaissance, légitimité et compétence à proposer une recherche de qualité de celle octroyée par le parcours académique. Je ne compte plus les échanges avec mes brillant·e·x·s ami·e·x·s pendant lesquels nous avons thématisé la nécessité de faire advenir une rhétorique « de l’échec ». Pour, d’une part, détrôner l’aura posée sur la tête des heureux élu·e·x·s et, d’autre part, pour faire apparaître des voies alternatives, d’autres manières de faire de la recherche. Il est impératif de questionner le mythe du parcours linéaire et d’emblée tracé qui enveloppe la carrière des chercheur·euse·x·s pour se rendre compte que rares sont les personnes qui suivent cette voie. Et que les esprits critiques sont expérimentés, incarnés et ancrés dans ce qui est catégorisé comme vicissitudes de parcours, hors des espaces faits par et pour les discours hégémoniques.


[1] Vinciane Despret et Isabelle Stengers, Les faiseuses d’histoire. Que font les femmes à la pensée ? Paris : La Découverte, 2011.