La Suisse a mal à ses langues

Numéro 15 – Septembre 2007

En Suisse, l’enseignement d’une langue nationale comme première langue étrangère – le français pour les Alémaniques, l’Allemand pour les Latins – est remis en question depuis plusieurs années. Certains cantons alémaniques, Zurich en tête, ont choisi de favoriser l’anglais dès l’école primaire, soutenus plus ou moins ouvertement par la CDIP (Conférence des directeurs d’instruction publique). De son côté, le Conseil national vient d’approuver le projet de loi sur les langues, qui prône notamment l’enseignement d’une langue nationale avant l’anglais. La droite menace déjà d’un référendum. La Suisse sortira-t-elle de l’impasse ?

La Suisse n’existe pas ! C’est sous ce slogan provocateur signé Ben que le pavillon suisse accueillait les visiteurs de l’exposition universelle de Séville de 1992. La Suisse n’existe pas ! Vraiment ? Et pourtant, elle fait l’histoire. Depuis 1291 pour les uns, depuis 1848 pour les autres. C’est une question d’éclairage. La Suisse romande se revendique peu de l’esprit de Tell ; l’arbalète nous apparaît plus comme un logo commercial un peu vieillot que comme le symbole de notre pays. En Suisse alémanique, la question a fait débat dans les années Schwarzenbach en particulier. 1848 marque la naissance d’une nation moderne avec un projet commun inscrit dans une Constitution et un mode de gouvernement, la démocratie. 1291 n’est qu’une histoire territoriale ; l’indépendance se définit contre, il y manque le contenu qui nous unit.

Des écrivains comme Max Frisch et Peter Bichsel, ironisant sur l’esprit de 1291, nous montrent des Waldstätten obtus arc-boutés contre l’étranger à l’image des xénophobes d’aujourd’hui. Le Guillaume Tell pour les écoles de Frisch, un marginal, n’a même pas tiré sur la pomme. C’était sans doute un ancêtre direct de ce président de commune qui prétendait ne pas pouvoir accueillir la présidente de la Confédération sur le Grütli. Jusqu’à cette année, il faut bien le dire, on leur avait complaisamment abandonné ce lieu symbolique ainsi qu’aux crânes rasés. Il fallait être femme et Valaisanne pour dire que ça suffisait. Ainsi, malgré ces tenants du monde d’avant-hier, on a pu voir au Grütli la présidente de la Confédération : une Welsche, femme et socialiste !

Un équilibre fragile

Le coup de génie des fondateurs de la Suisse moderne, celle de 1848, c’est d’avoir mis sur un pied d’égalité ses trois puis quatre communautés linguistiques, d’avoir proclamé que notre unité est garantie par le respect de notre diversité culturelle et linguistique et de l’avoir inscrit dans la Constitution : « Dans l’accomplissement de ses tâches, la Confédération tient compte de la diversité culturelle et linguistique du pays. » (art. 69 al. 3)

Le coup de génie des fondateurs de la Suisse moderne, c’est d’avoir mis sur un pied d’égalité ses communautés linguistiques

Notre identité ne découle pas d’un « ordre naturel », elle n’est pas donnée par l’ethnie, la géographie ni par la langue. Elle est une construction volontariste, dynamique ; comme le disent les Alémaniques, « die Schweiz ist eine Willensnation »[1]. Le Röstigraben existe, il est vrai, mais tant que les forces de cohésion dominent, c’est-à-dire la volonté majoritaire de maintenir notre identité dans la diversité, il reste un épiphénomène.

Jusqu’à la fin des années quatre-vingt, le multilinguisme national ne posait pas problème, du moins en ce qui concernait sa transmission par l’école publique. La CDIP[2] avait établi l’ordre d’enseignement des langues « étrangères » à l’entrée au secondaire dans une directive confirmée encore en 1981 : l’allemand pour les Latins, le français pour les Alémaniques et en deuxième langue pour les Tessinois. L’anglais était enseigné au secondaire II, dès 15 ans. Lorsqu’à la fin des années quatre-vingt, l’enseignement précoce des langues étrangères commence à s’imposer, il l’est tout naturellement sous forme d’une sensibilisation à la langue des voisins, ceux désignés par la directive CDIP.

America rules the waves

Les choses ont commencé à changer avec l’effondrement de l’empire soviétique et l’avènement de l’ordre mondial unipolaire. La logique du marché s’impose dorénavant comme un deus ex machina qui supplante les pouvoirs politiques nationaux en matière de décisions économiques, mais aussi culturelles. Des États se voient cités à comparaître devant les tribunaux de l’OMC pour violation de la libre concurrence lorsqu’ils prennent des mesures pour promouvoir et protéger leur production culturelle – presse et industrie cinématographique, notamment. Cet ordre unipolaire, dominé par les États-Unis, a une langue, l’anglais, que d’aucuns ne tardent pas à décréter universelle. On voit fleurir les Bluewin et autres Swisscom, alors que des hommes dans le vent ajoutent une initiale à leur nom – comme Hans W. Kopp.

L’establishment de Zurich, qui ambitionne de tutoyer le grand monde, veut mettre ses petits enfants à l’anglais dès le plus jeune âge. En 2000, Ernst Buschör, chef du DIP zurichois, annonce donc que l’enseignement précoce commencera par l’anglais. Il s’agit d’une violation manifeste et délibérée de la directive CDIP. Mais aussi de la volonté exprimée par le Conseil national qui planche sur un projet de loi sur les langues et vient d’approuver le postulat Zwygart (évangéliste, BE) déposé en octobre 1999, invitant « le Conseil fédéral à examiner les moyens à mettre en œuvre pour que ce soit toujours une langue nationale qui soit la première langue étrangère enseignée à l’école primaire ». Zwygart s’inquiète du fait « qu’un quart des cantons, tous alémaniques, envisage d’adopter l’anglais comme première langue étrangère, ou tout au moins de laisser le choix entre l’anglais et le français ». Il conteste à juste titre la légitimité de la CDIP en la matière, « un organe qui n’est l’élu de personne ».

La CDIP, héraut du Sonderbund

Que fera la CDIP ? Dès 1998, elle se dote d’un « Concept global des langues », commandé au professeur Lüdi, pour remplacer la directive de 1981, la « moderniser ». « Global » n’est pas anodin. En mettant sur le même plan toutes les langues parlées en Suisse, la CDIP abolit le statut des langues officielles ancrées dans la Constitution. Dans un premier temps, le 2 novembre 2000, elle réitère à 13 contre 12 la priorité à une 2e langue nationale. Puis elle légitimera la fronde ! Pour accorder la priorité à l’anglais sans avoir l’air de céder aux pressions zurichoises, la CDIP proposera enfin que chaque canton fasse ce qu’il veut à condition de « s’harmoniser » (un nouveau concept de la pédagogie intercantonale) avec ses voisins dans le cadre d’espaces régionaux inventés pour les besoins de la cause. C’est ce qu’on appellera le « compromis » de 2004. L’un après l’autre, les cantons de la Suisse centrale et de l’Est s’engouffreront dans la brèche.

La CDIP se profile dès lors comme leur porte-parole en opposition avec les orientations de la majorité du Conseil national. Elle accélère le mouvement en créant une situation de fait irréversible. Surfant sur la croyance que plus on apprend les langues jeunes mieux ça rentre et moins il faut faire d’efforts, que la maîtrise des langues et en particulier de l’anglais apporte une plus-value sur le marché du travail, elle généralise l’apprentissage d’une, puis de deux langues précoces, avançant la première à la 3e année primaire, plaçant la deuxième dès la 5e. Elle entend ainsi rendre crédible sa solution de compromis puisque la deuxième langue nationale sera tout de même enseignée avant la fin de la scolarité primaire.

Et les résultats ? Étonnamment, personne ne veut poser la question. Il existe bien quelques expertises faites dans certains pays européens. Elles ne confirment en tout cas pas les espoirs placés dans l’enseignement précoce. Pas plus que les observations des maîtres secondaires sur le terrain. Il y a des raisons à cela : à une ou deux heures par semaine, on est largement en dessous d’un minimum d’imprégnation qui rendrait efficace un enseignement, et les méthodes basées sur l’oral exigeraient des instituteurs bilingues qui n’existent pas. Qu’à cela ne tienne. C’est parce qu’on ne faisait que de la sensibilisation, diront les promoteurs. Il faut donc passer à l’apprentissage, aller de l’avant, que diable ! On en est là. C’est un peu comme si on avait proposé de creuser le tunnel sous le Lötschberg avec des pelles et des brouettes…

Dans l’attente d’une loi

Et pendant ce temps-là, le Conseil national poursuit ses travaux. Depuis l’été 2000, la Commission de la science, de l’éducation et de la culture du Conseil national CSEC-N planche sur une loi appliquant l’article 70 de la Constitution sur les langues. À trois reprises, de 2000 à 2004, le Conseil national se prononce en faveur d’une priorité aux langues nationales. L’initiative parlementaire du socialiste Levrat (FR) du 4 mai 2004, demande, enfin, que le projet de loi conçu par la CSEC-N en 2001 soit soumis au Conseil national. Ce qui sera fait le 21 juin 2007, en dépit de l’avis du Conseil fédéral qui, après avoir annoncé durant la législature précédente vouloir le mettre en discussion, a changé de position – avec l’arrivée de Blocher sans doute – jugeant une loi inutile.

À un État ‹ veilleur de nuit › s’oppose un État volontariste qui se préoccupe de traduire dans les faits les intentions constitutionnelles

Le projet de loi fédérale sur les langues nationales et la compréhension entre les communautés linguistiques comprend 25 articles. Il propose une politique globale de promotion du multilinguisme. En préambule, il réaffirme les principes régissant le multilinguisme helvétique : « Renforcer le quadrilinguisme comme singularité de la Suisse ; consolider la cohésion nationale ; encourager le plurilinguisme individuel et institutionnel dans la pratique des langues nationales ; sauvegarder et promouvoir le romanche et l’italien en tant que langues nationales. » Il réglemente la pratique multilingue des administrations et instances, entend stimuler les échanges linguistiques, commande d’enseigner en priorité les langues nationales et propose de financer des institutions promouvant le multilinguisme national.

Socialistes et Verts y sont acquis dès l’origine. Le PDC est partagé avec une majorité en faveur de la loi, que plusieurs de ses représentants défendront vigoureusement. L’opposition vient de l’UDC et des radicaux. Selon eux, la compétence en matière de langues appartient aux cantons et une loi engageant la Confédération entraînerait des dépenses au moment où il faut faire des économies. Mais la véritable pomme de discorde au fond de tout ça, c’est la place de l’anglais revendiquée par Zurich et l’Ost­schweiz comme première langue enseignée dans les écoles publiques au détriment du français, contredite clairement par l’article 15 al. 3 : « La Confédération et les cantons s’engagent en faveur d’un enseignement des langues étrangères qui donne la priorité à une langue nationale. »

Selon ses opposants, cette ingérence de la Confédération ouvrirait un conflit sur les langues. Ils invoquent sans succès le « compromis » défendu avec vigueur par la CDIP. Dans son rapport, la CSEC-N aborde crânement la question. « Avec l’al. 3, la majorité de la commission s’expose à un conflit avec la CDIP. Pour des raisons de politique générale et de politique de compréhension, elle insiste pour que la première langue étrangère enseignée soit par principe une langue nationale. La commission se conforme ainsi aux mandats de l’initiative parlementaire Berberat et du postulat Zwygart, tous deux acceptés par le Conseil national contre la volonté du Conseil fédéral. La CESC-N désire ainsi donner un signal fort en faveur de la compréhension entre les communautés linguistiques et contrer l’importance croissante prise par l’anglais. » L’amendement proposé par les opposants sera rejeté par 112 voix contre 56. Au vote final sur l’ensemble du projet (dont tous les articles sont acceptés, sauf un, contesté par une opposition principalement formée par l’UDC), on retrouvera une majorité acceptante de 87 voix contre 68 avec une quinzaine d’abstentions. Déjà, des milieux alémaniques de droite menacent d’un référendum…

Un choc politique et culturel

L’analyse des votes révèle un double clivage fortement polarisé gauche-droite, d’une part, Alémaniques-Latins et cantons multilingues, d’autre part. Alors que le bloc Verts-PS vote la loi à 98%, le bloc UDC-radical-libéral la refuse à 80%, le PDC l’acceptant à 60%. Il faut relever que tous les cantons latins avec globalement 79% et plurilingues (BE, VS, FR, GR) avec 76% votent en faveur de la loi, que seuls des cantons alémaniques la rejettent avec globalement 63%. Le net clivage gauche-droite exprime une profonde divergence sur le rôle de l’État dans le maintien de notre plate-forme nationale. À un État simple « veilleur de nuit » confiant l’essentiel à l’initiative privée s’oppose un État volontariste qui se préoccupe de traduire dans les faits les intentions constitutionnelles. Mais vient depuis peu se superposer une autre polarité, identitaire, entre Alémaniques et Latins. Et il y a lieu de s’en inquiéter. De même que de l’instrumentalisation de la CDIP par l’UDC et la droite radicale. Il y a là une distorsion de la volonté constitutionnelle et politique majoritaire.

Le syndrome belge

Les Suisses alémaniques aiment de moins en moins leur langue marâtre, le Hochdeutsch. Le dialecte s’est imposé depuis une génération comme leur vraie langue maternelle. Durant la constitution moderne de la Suisse, le fait que le français était une langue de culture mondiale offrait aux élites alémaniques un accès au grand ordre du monde, ce qui rééquilibrait l’infériorité numérique de la communauté francophone. Les choses ont changé depuis la rupture de 1989.

D’une part, le français est en recul mondial ; d’autre part, la montée du libéralisme opère un transfert du politique vers l’économique. On croit pouvoir régler les affaires du pays par les vertus impersonnelles du marché qui arbitrerait les luttes d’intérêt par un pouvoir magique et bienfaisant. Or la langue des puissances économiques mondiales actuelles est l’américain. C’est ce qui explique le basculement de l’establishment zurichois en faveur de l’anglais alors que ce canton a toujours été historiquement aux côtés de Bâle-Ville, Berne et Genève (qui tous trois, en l’occurrence, maintiennent le multilinguisme national) pour faire de notre pays un état moderne et dynamique.

Anne Cuneo a brossé, dans le dernier numéro de CEJ, le portrait d’une politique culturelle ouverte et diversifiée de cette grande métropole. Mais on ne peut oublier non plus que dans les années quatre-vingt, c’est avec la police et des balles en caoutchouc que ses autorités ont répondu aux mouvements culturels qui ont dynamisé et revivifié leur culture. La position de la Zurich actuelle est contradictoire. Sur la question linguistique, elle entraîne dans son sillage une Suisse historique du Sonderbund aux motivations très différentes ; toujours à la limite de la sécession, celle-ci n’a jamais été une force motrice prenant en charge les destinées de la Confédération.

Le débat sur les langues au Conseil national fait apparaître un fort décalage entre une argumentation politique riche, prenant en compte les visées fondamentales de notre pays, et une collection hétéroclite de particularismes. Le cantonalisme est une force de régression et d’affaiblissement de notre « Willensnation », comme il l’a toujours été dans les moments décisifs de notre histoire. La modernité de notre pays réside précisément dans les solutions qu’il a su apporter aux questions des minorités, en conjuguant des identités très diverses sans les nier, en résolvant la question linguistique. Comme l’exprimait la conseillère nationale Brigitta Gadient (UDC, GR) : « Notre pays repose sur le principe de la diversité dans l’unicité, et la diversité est toujours préférable au simplisme. »[3]

Le relâchement de cette volonté politique consacre non seulement un déficit démocratique, mais constitue un réel danger d’engager la Suisse dans un cul-de-sac à la belge.


[#1] Willensnation : nation de volonté, basée sur une volonté commune.

[#2] CDIP est la Conférence des directeurs d’instruction publique. Cette instance réunit les 25 chefs de DIP de chaque canton. Elle est chargée de coordonner l’enseignement, de la responsabilité des cantons, au plan national.

[#3] « Unser Land beruht auf dem Grundsatz der Vielfalt in der Einheit, und Vielfalt ist immer besser als Einfalt. » B. G. joue sur l’opposition Vielfalt (diversité) - Einfalt qui a le double sens de simplicité et de stupidité. Avant d’être un parti réactionnaire sous l’égide de Blocher, dans certaines régions, l’UDC était un parti de centre droit. B. G. en est l’un des exposants les plus brillants.