Hervé Dumont : « Un pays sans cinéma, c’est comme une maison sans miroir »

Numéro 16 – Décembre 2007

Hervé Dumont prendra sa retraite l’an prochain, après douze années passées à la tête de la Cinémathèque suisse. C’est l’argovien Vinzenz Hediger qui lui succédera. Depuis son arrivée en février 1996, Hervé Dumont lutte pour la sauvegarde du patrimoine cinématographique suisse. Pour CultureEnJeu, il revient sur son parcours, sur son rôle de directeur, et esquisse les défis pour l’avenir.

Au XIXe siècle, il existait de nombreux « cabinets de productions naturelles et de curiosités » qui étaient en réalité des collections privées regroupant tout ce que des collectionneurs à la fois un peu aventuriers, un peu scientifiques et parfois un peu escrocs avaient pu acquérir ou ramener de leurs voyages. Ces « cabinets » privés étaient les ancêtres des actuels musées d’histoire naturelle. Avec le temps, ils furent absorbés ou rachetés par ces derniers.

On se retrouve plus ou moins dans la même situation avec les cinémathèques. Dès le milieu des années trente, il y avait, de par l’Europe, quelques fous géniaux totalement fascinés par le cinéma qui collectionnaient tout et animaient des ciné-clubs. Des Alberto Lattuada, Luigi Comencini, Mario Ferreri, Henri Langlois, Georges Franju, Mary Meerson, ou, plus tard, Freddy Buache ont commencé avec des collections privées. Petit à petit, l’État a repris le flambeau (économique) de ces dépôts qui prenaient une très grande valeur historique et dont la gestion devenait insoutenable en mains privées. Même Josef Goebbels, le trop célèbre ministre de la Culture populaire et de la Propagande du Reich l’avait compris.

Au départ, ces cavernes d’Ali Baba se sont donné comme tâche d’une part de sauver le maximum de films, de photos ou d’affi­ches de la destruction, par leur acquisition, d’autre part de projeter ces films afin de les faire connaître au public.

Cette première période correspond à l’âge d’or des cinémathèques. C’est l’époque d’Henri Langlois à Paris (1936–1977) ou celle de Claude Emery (1948–1951) et de Freddy Buache (1951–1996) à Lausanne.

Puis viendra pour toutes les cinémathèques une période moins créatrice et moins impressionniste, une période inévitablement plus formelle, comprenant la consolidation des bases : assainissement de la situation financière, visibilité accrue et transparence, inventaire, protection et gestion plus efficace des collections, modernisation du matériel et des structures de fonctionnement, professionnalisation. C’est cette période que vient de vivre avec rigueur et succès la Cinémathèque suisse sous la direction de son directeur sortant, Hervé Dumont, qui revient sur les étapes de sa vie de cinéphile.

Mon premier métier

« J’ai commencé à travailler dans l’édition de livres d’art. Je recherchais des sujets, des images que personne ne connaissait, puis je les mettais en page, ce qui m’a été fort utile pour présenter la Cinémathèque, mais également pour les deux tomes de l’histoire du cinéma suisse que j’ai publiés.

Après cinq années j’avais fait le tour de l’édition et, surtout, je m’étais mis à écrire.
C’est alors que j’ai cherché une activité qui me permettait d’avoir du temps pour voyager, pour continuer à faire de la recherche et bien sûr pour avoir de longues plages de temps pour écrire. J’ai donc choisi l’enseignement tout en m’occupant de cinéma, ce qui me laissait les vacances et l’été pour m’investir dans ma passion de chercheur et d’historien.

J’ai été formé par le cinéma sans aucune autre référence artistique. De tous mes confrères, y compris de mon prédécesseur (Freddy Buache vient des Beaux-Arts), je suis le seul qui n’ait pas été formé au départ par les belles lettres, même si j’ai un doctorat ; par l’amour de la peinture ou par l’amour du théâtre. Aucun alibi culturel ne m’a amené au cinéma ni ne m’a fait retrouver de choses au cinéma que j’avais rencontrées dans d’autres arts. Au contraire, c’est le cinéma qui m’a conduit vers les autres arts. Chez moi, cela été un coup de foudre. Je suis un peu un enfant de Méliès, pas de Lumière. C’est le cinéma dans ce qu’il a d’imaginaire, de recréation du réel, de sciemment artificiel et poétique qui m’a d’emblée envoûté. D’où mon amour pour le cinéma artisanal, pour le cinéma de studio, pour le cinéma à la Sternberg ou à la Fellini, ce cinéma qui reconstitue la réalité, qui crée une seconde réalité. Et par conséquent, mon amour de l’histoire s’est développé. En voyant les films, je me suis toujours demandé comment les faits s’étaient vraiment déroulés. J’ai donc commencé à lire des livres d’histoire, à faire des recherches. Cinéma et histoire se sont nourris mutuellement. »

L’enfant et l’étudiant

« J’avais 7 ou 8 ans quand ça a été le coup de foudre. Voir un film de fiction était un moment complètement magique, d’abord en Suède, puis en Allemagne – où les films étaient autorisés pour les enfants, alors qu’en Suisse ils étaient interdits au-dessous de 16 ans. Cela, je ne l’ai jamais compris. On m’avait chassé de la projection du Comte de Monte-Cristo à Berne parce que j’avais 15 et demi. J’étais un enfant du cinéma du samedi soir.

J’ai toujours voulu faire du cinéma, mais cela ne faisait pas très sérieux. Alors pour calmer mes parents, il fallait que je poursuive mes études. Et comme il n’y avait pas d’école de cinéma à l’époque, à moins d’aller à Paris ou dans les pays de l’Est, j’ai choisi ce qu’il y avait de plus proche : des études sur l’histoire du théâtre.

Après mon doctorat, ayant fait quelques stages dans la profession, je me suis rendu compte que je n’avais pas le tempérament pour faire du cinéma, ni pour faire de la critique. En revanche, écrire sur le cinéma me plaisait infiniment plus.

J’ai donc quitté Munich pour venir à Lausanne et être proche de la Cinémathèque, sans jamais imaginer qu’un jour je finirais à l’intérieur de ses murs. »

Le premier volume de l’« Histoire du cinéma suisse »

« Ma thèse portait sur le théâtre et l’opéra pendant l’entre-deux-guerres à Zurich. Par conséquent, cela concernait toute l’immigration, les exilés juifs, autrichiens, tchèques, allemands dont on jouait les pièces ou les opéras, interdits sous le Reich, au grand dam des Allemands et du Gouvernement helvétique. Cela m’a passionné. Grâce à mes recherches sur cette époque, je me suis rendu compte que de nombreux metteurs en scène, techniciens et acteurs faisaient du théâtre en hiver et tournaient des films en été, pendant la saison morte. À cause de la guerre, il n’y avait plus assez de films en Suisse pour les salles de cinéma. Cette présence d’artistes étrangers a donc été une grande chance pour le cinéma suisse.

Il y a de plus en plus de supports, mais ils sont tous plus fragiles les uns que les autres

Mais il n’y avait pratiquement aucune trace écrite de cette riche production cinématographique. C’est donc l’historien en moi, et non le cinéphile, qui a été interpellé – le cinéma suisse a toujours interpellé en moi l’historien, car mes amours de cinéphile sont ailleurs.

J’ai donc commencé le premier volume de l’Histoire du cinéma suisse (1896–1965) comme un acte de colère, la colère de con­stater qu’il n’existait rien. Je n’avais pas envie d’écrire le cinquantième ouvrage sur Scorsese, sur Visconti ou sur Marilyn Monroe. Ce qui m’intéressait, c’était d’écrire sur quelqu’un ou sur une œuvre qui n’était pas connu, mais qui en valait la peine pour lui donner sa juste place dans l’histoire du cinéma. Voilà comment j’ai décidé d’écrire cette histoire du cinéma suisse.

Ce qui m’a aussi beaucoup intéressé dans cette démarche, c’est la relation qu’entre­tient la Suisse avec l’Europe. 90% de la production des films suisses s’est fait avec un soutien financier ou artistique européen, avec des capitaux, techniciens et artistes européens. Je me sens complètement européen, et je suis absolument et férocement antinationaliste. »

Le directeur de la Cinémathèque

« Dès mon arrivée en février 1996, je me suis fixé une mission très claire. J’ai travaillé très longtemps à la Cinémathèque comme une espèce de collaborateur externe, comme un électron libre. J’ai donc toujours vu de l’intérieur ce qui fonctionnait et ce qui à mon goût pouvait se faire autrement. Je l’ai dit, je n’avais jamais envisagé de diriger la Cinémathèque. Mais lorsqu’Yvette Jaggi m’a dit que j’avais vingt-quatre heures lui donner ma réponse et lui dire ce que je voulais faire de la Cinémathèque, alors là, au pied du mur, j’ai aussitôt su ce que j’allais entreprendre.

Un des grands moments a été le rachat de l’immeuble du Centre d’archivage à Penthaz. Cela a vraiment créé un premier lien concret avec la Confédération, grâce à l’appui de Marc Wehrlin, ancien chef de la section cinéma à l’Office fédéral de la culture, à un fort lobbying pendant deux ans en Suisse alémanique et grâce aussi à une presse favorable.

Non, la Cinémathèque n’est pas un cimetière de films !

Le début a été difficile, car il n’y a avait pas d’argent et peu de relations publiques. Il fallait créer un organigramme et répartir les responsabilités. J’ai donc démarré comme un organisateur dans un rôle un peu gris. Mais il fallait que cette institution ait un avenir. Ce n’est pas parce qu’on amassé des bobines et que l’on n’a pas toujours regardé ce qu’il y avait dedans que l’on peut définir une collection. Je me suis donc posé aussitôt la question : qu’est-ce qu’une Cinémathèque aujourd’hui ? La Ciné­ma­thèque, ce n’est pas une espèce de grand ciné-club international. Certes, on montre des films, mais ce n’est que la moitié de notre mission. L’autre moitié, parfois en contradiction avec la première, c’est de préserver les collections, car nous sommes aussi responsables pour les générations qui viennent. On ne peut pas dilapider un patrimoine pour sa gloriole personnelle, par gentillesse ou pour être sympathique. Car ce patrimoine, parfois unique, est souvent en danger selon son état de conservation. J’ai souvent accepté de jouer le mauvais rôle, le rôle ingrat du chirurgien. Il ne fallait pas montrer ce qui plaît au directeur, mais présenter ce qui est nécessaire. Ce n’est pas le directeur qui doit se mettre en avant, mais la Cinémathèque avec ses trésors. Il fallait qu’elle devienne une Cinémathèque suisse, et non plus seulement de Lausanne.

Avec la participation de la Confédération et le développement des activités à Zurich, la Cinémathèque a pris sa dimension suisse. Les Cinémathèques sont condamnées par leurs activités et par leurs coûts à dépendre de l’État, et donc à se professionnaliser. Et l’État refuse de subventionner les plaisirs d’un directeur, aussi éclairé soit-il. La restauration et la conservation des anciens et des nouveaux supports coûtent cher. Et donc le coût de la mise à disposition ou de la location des films atteint des sommes astronomiques qui découragent les ciné-clubs. Les ayants droit sont de plus en plus exigeants et, après les cassettes VHS, les DVD ont envahi le marché. On ne peut plus donc comme autrefois s’autofinancer.Il fallait donc réorganiser les collections, instaurer des rapports plus officiels avec l’Université. Et bien sûr poser la question : Monsieur ou Madame suisse, est-ce que vous voulez conserver ce patrimoine de plus d’un siècle qui a formé l’imaginaire des helvètes ? Si oui, alors il faut agir en conséquence et le soutenir à la hauteur de ses besoins. Si rien n’est fait, il risque de disparaître.

Du fait de la prudence avec laquelle la Ciné­mathèque prête ses films, certains de ceux-ci n’existant plus qu’en copie unique, par exemple plusieurs Buñuel, certains ont déclaré que la Cinémathèque était en train de devenir un cimetière de films. C’est un jugement un peu léger, puisque que ledit « cimetière » montre plus de 600 films différents par an et en prête plus de 1 700 à l’extérieur pendant la même période. »

La mission du prochain directeur de la Cinémathèque

« Le rôle du nouveau directeur ne sera pas foncièrement différent du mien, mais il aura affaire à des options et des situations particulières. Je pense qu’il va devoir consolider et entériner des centres de compétence en matière de savoir et de conservation. Il va devoir assumer un rôle plus important dans les rapports avec l’Université, une présence plus forte dans le cadre des liens cantonaux et fédéraux. Il va devoir assumer des défis très importants en matière de support d’image, face à la disparition programmée de la pellicule et à l’arrivée d’autres manières de véhiculer l’image. Il faut être très ouvert à cela et en même temps très souple pour relever tous les défis de conservation que ces nouveaux supports vont entraîner. Le DVD est excellent pour l’accès, pour la consultation, mais pas du tout pour la conservation. Il y a de plus en plus de supports, mais ils sont tous plus fragiles les uns que les autres. Et c’est une menace pour la mémoire. Il faut y penser dès aujourd’hui.

Toutes les cinémathèques sont à la recherche du support idéal. Pour l’instant, il n’y a que les nitrates qui ont donné la preuve que ce support peut tenir cent ans et plus. Les nitrates sont au film ce que le parchemin est au livre.

La lutte d’une cinémathèque, c’est de con­server la mémoire. C’est une lutte contre le temps. Quand un État se transforme en dictature, la première chose qu’il fait, c’est de s’attaquer à la mémoire. »

L’après-Cinémathèque

« Que vais-je faire maintenant ? Enfin à nouveau écrire et voyager. Pendant ces douze dernières années, j’ai pondu des rapports pour la Confédération, pour le Conseil de fondation, pour Memoriav, pour la FIAF et pour d’autres. Par mon activité, j’ai été en quelque sorte empêché d’écrire. J’avais un poste à 150%. Et il ne me restait que le soir et les week-ends pour préparer les deux volumes de l’Histoire du cinéma suisse.

Maintenant, je vais donc reprendre l’écriture et les voyages : l’Inde, l’Irlande, le Nord de l’Écosse et l’Orient en général avec son histoire et la richesse de ses cultures, puisque j’ai passé une partie de ma jeunesse à Bagdad, que ma première femme était irakienne et que mon père était ambassadeur à Amman. »


Cinéma & Cinémathèque suisses

La Cinémathèque en quelques chiffres

  • Personnel : 34 personnes
  • Budget annuel : 5,1 millions de francs
  • Sixième plus importante cinémathèque du monde par ses collections
  • 70’000 copies de films
  • 100’000 diapositives
  • 2 millions de photographies
  • 100’000 affiches

Le cinéma suisse en quelques livres

  • Histoire du cinéma suisse, films de fiction, 1896-1965, par Hervé Dumont, Éd. Hervé Dumont et la Cinémathèque suisse, 1987, 591 pp. Deux cent vingt-six films y sont présentés « avec une analyse historique, étayée de très nombreux documents inédits, d’un catalogue raisonné et d’un lexique biographique », commente Hervé Dumont.
  • Histoire du cinéma suisse, 1966-2000, sous la direction d’Hervé Dumont et de Maria Tortajada, Éd. Cinémathèque suisse et Gilles Attinger 2007, 2 tomes, 1 540 pp. « Plus qu’une histoire du cinéma suisse, il s’agit davantage de l’histoire de 1220 films suisses, avec souvent des détails inédits sur la trajectoire des réalisateurs, le développement des sociétés de productions, le financement, le tournage et l’accueil du public et de la presse », explique Hervé Dumont.
  • Le cinéma suisse, 1896-1978, par Freddy Buache, Éd. L’Âge d’Homme, 1974 et 1978, 366 pp.

Les quatre directeurs

  • Claude Emery, neuchâtelois, premier directeur de la Cinémathèque à Lausanne de 1948 à 1951.
  • Freddy Buache, vaudois, journaliste, critique d’art, de cinéma et auteur de nombreux ouvrages sur le cinéma, directeur de 1951 à 1996.
  • Hervé Dumont, bernois, docteur en lettres et auteur de nombreux ouvrages sur le cinéma, dont les deux volumes de l’Histoire du cinéma suisse de 1896 à 2000, directeur de 1996 à 2008.
  • Vinzenz Hediger, argovien, parlant parfaitement français, docteur en philosophie et auteur de plusieurs ouvrages sur le cinéma, professeur ordinaire en histoire et esthétique du cinéma à la Ruhr Universität de Bochum. Il sera le quatrième directeur de la Cinémathèque suisse et devrait prendre ses fonctions en septembre 2008.