Le milieu culturel se vit souvent comme ouvert, émancipateur, égalitaire et avant-gardiste sur les questions de société. Pourtant, il se révèle souvent des plus conservateurs et s’accommode volontiers de la domination masculine. 

C'était il y a deux ans, un soir de novembre 2018 à la Comédie de Genève. «Où sont les femmes?» interrogeait une table ronde et, s’agissant de leur place dans la culture, la question avait réuni un large public à l’occasion du festival Les Créatives. Pour y répondre, on avait vu se succéder sur scène des artistes, des politiciennes et des politiciens, et puis Philippe Bischof, directeur de Pro Helvetia. À la question posée, il a répondu: «Où sont les femmes? Les femmes sont, toutes disciplines confondues, moins nombreuses à recevoir des soutiens et des prix, à être programmées et traduites, à accéder aux grands budgets et à la direction des institutions importantes, au statut de représentantes éminentes dans les médias et les débats publics. Certains domaines semblent presque exclusivement masculins, voire misogynes, comme la composition. D’autres semblent plus ouverts, comme la chorégraphie. On constate aussi une répartition genrée des fonctions. Par exemple, les femmes sont surreprésentées dans la traduction littéraire – activité mal payée s’il en est –, tandis que la mise en scène reste une affaire d’hommes [...]. Pourtant, les femmes sont bien représentées dans les filières de formation artistiques, mais elles rencontrent des obstacles au début et au cours de leur carrière. [...] Mais le plus grand problème, c’est que tout ce que je vous dis ce soir, ce sont des présomptions. En Suisse, nous n’avons presque pas de données chiffrées sur ce sujet.» 

Ce soir-là, sur la scène de la Comédie de Genève, il s’est joué une étape importante dans la politique culturelle suisse, puisque en effet le directeur de Pro Helvetia, invité pour la première fois à prendre publiquement la parole à ce propos, a dû faire état d’un déficit de données objectives, un déficit qu’il s’est alors engagé à combler. 

En effet, sans ces chiffres, chacun peut rester sur l’impression que la place des femmes dans la culture n’est «pas encore optimale», mais qu’«on a déjà beaucoup fait pour améliorer les choses ces dernières années», genre de déclarations qu’on en- tend encore pour justifier qu’en matière de parité et d’égalité des chances on continue de tout miser sur une évolution supposé- ment naturelle des mentalité. Sans chiffres, point de débat politique, et encore moins d’action corrective systématique. 

« Certains domaines semblent presque exclusivement masculins, voire misogynes, comme la composition.» 

Philippe Bischof, directeur de Pro Helvetia

Pro Helvetia a donc décidé de soutenir la rédaction d’un rapport préliminaire réalisé par le Centre d’études genre de l’Université de Bâle, dont l’objectif est de rassembler toutes les informations existantes (car il y en a, éparses, qui concernent certains domaines artistiques, voir encadrés) et de les compléter par des entretiens qualitatifs. Regula Düggelin est coordinatrice du projet chez Pro Helvetia : « Nous aurons les premières données fin 2020, et c’est vrai qu’avant cela nous ne pourrons que partiellement engager des actions concrètes. Mais le processus lui-même permet déjà de sensibiliser, d’amorcer la réflexion dans les différents milieux culturels et de faire émerger des solutions, y compris celles qui existent déjà et peuvent servir de modèle dans d’autres domaines artistiques.» 

illustration: Laura Dudler

Début 2021, cette étude préliminaire donnera éventuellement lieu à une étude exhaustive qui pourra alors servir de base objective à un nécessaire débat politique. Partout, la patience est la mère des vertus, mais en Suisse peut-être tout particulièrement. 

Reste à espérer qu’un portrait genré et chiffré du milieu culturel suisse sera accueilli ici comme en Allemagne et non pas comme en France. 

En effet, en Allemagne, la ministre de la Culture a fait établir en 2016 un rapport extrêmement complet sur la question : 500 pages qui documentent très précisément la sous-représentation des femmes dans les lieux du pouvoir culturel ainsi que dans les médias, les écarts salariaux à travail égal, le manque de visibilité, etc. On y lisait par exemple que les femmes metteuses en scène gagnent à peine plus de la moitié de ce que gagne un homme. Par la magie des chiffres, la domination masculine est soudain devenue patente et le choc fut d’autant plus grand que les milieux culturels, en Allemagne comme ailleurs, ont tendance à se considérer comme ouverts, avant-gardistes sur les questions de société, de gauche et donc sensible aux questions des inégalités. La vérité crue a eu des effets concrets, traduits en mesures politique. Par ailleurs, le Staatstheater de Karlsruhe a réalisé une programmation exclusivement féminine : 100 % des pièces présentées durant la saison 2018-2019 étaient mises en scène par des femmes, et ce sans provoquer le tollé auquel on aurait pu s’attendre, tant les inégalités identifiées dans le rapport semblaient appeler des solutions radicales. 

En France, tout autre tableau: depuis 2006 déjà, les rapports chiffrés se succèdent, notamment ceux de Reine Prat sur la place des femmes dans les arts du spectacle, tous aussi accablants les uns que les autres, sans que rien ne change, ni au niveau politique ni dans les institutions. Pis: dans certains domaines, on régresse. « Dans la chorégraphie, qui est le domaine où les femmes sont le plus présentes, on avait 60% d’hommes à la tête des institutions en 2006, racontait Reine Prat, invitée l’an dernier au festival Les Créatives. Trois ans plus tard, cette pro- portion avait nettement reculé. Pourquoi? Pardon, je vais dire les choses crûment, mais, bon, il faut nommer les choses: tout d’un coup, le hip-hop était devenu quelque chose d’important, et alors on s’est mis à nommer beaucoup d’Arabes. Et puisque la part des hommes blancs devait rester la même, il a fallu que les femmes partagent leur part avec les hommes non blancs.» 

Est-ce à dire qu’en France montrer des chiffres ne sert à rien ? « Les chiffres sont une étape nécessaire, estime Reine Prat, puisque avant personne n’imaginait l’ampleur du problème. Mais après douze ans, si rien ne change, il faut faire les choses différemment. La réalité, c’est que le monde de la création artistique est extrêmement conservateur. D’ailleurs, les lieux de formation des artistes sont des conservatoires. Le théâtre, la danse, etc., qu’est-ce que c’est? Ce sont des disciplines artistiques. On parle de codes de la représentation, de normes. Aujourd’hui, il me semble que l’ampleur du problème a été démontrée de toutes les manières possibles, et la seule façon de renverser la tendance est de ne nommer plus que des femmes aux postes de direction, jusqu’à ce qu’il y en ait autant que des hommes.» 

Dans le milieu culturel comme ailleurs, la question des quotas est de loin la plus cli- vante. Celles et ceux qui les défendent comptent parmi les militants de la première heure, qui constatent qu’en dépit des faits et des chiffres rien ne change. En Suisse, il faudra attendre les résultats de cette première étude pour ouvrir le débat, et d’ici là la patience des femmes aura peut-être déjà atteint ses limites. 


Le cinéma un déséquilibre documenté 

Le cinéma est le seul domaine culturel en Suisse où les inégalités sont déjà documentées. En 2013, un premier rapport réalisé par l’ARF (association des réalisateurs et scénaristes de films), avec l’appui Focal (fondation pour la formation continue pour le cinema et l’audiovisuel) et Cinésuisse (association faîtière pour la branche) a démontré que les hommes obtenaient plus de 70% des budgets de production. L’engrenage est implacable: les femmes sont moins nombreuses à présenter des projets, parmi elles, elles sont proportionnellement moins nombreuses que les hommes à obtenir des financements, et en moyenne ce sont des budgets plus petits. 

Présenté aux Journées du cinéma à Soleure, ce rapport a choqué les consciences et l’Office fédéral de la culture a décidé d’une première mesure corrective: à qualité égale, on allait désormais favoriser les projets menés par des femmes. «Au début, on a pensé qu’il s’agissait vraiment d’une mesurette, explique Stéphane Mitchell, vice-présidente de SWAN, le réseau professionnel des femmes dans le secteur audio- visuel. D’autant que la notion de qualité est très subjective. Mais je dois dire que les effets sont finalement assez concrets. D’abord, tout le monde s’est mis à parler de ces questions de genre dans le milieu, et chacun a réalisé qu’il existait des biais inconscients dans la manière de juger des projets.» Aujourd’hui, la part des femmes a augmenté dans les financements obtenus, mais en Suisse ces bons chiffres peuvent aussi être trompeurs. «Il y a très peu de films produits ici. Il suffit qu’une année les trois seules grandes réalisatrices de fiction suisse obtiennent un financement, et d’un coup la proportion féminine va augmenter massivement dans les statistiques.» 

Les chiffres attestent aussi que les femmes travaillent avec des budgets inférieurs de 20% en moyenne à ceux des hommes. Est-ce parce qu’elles n’osent pas demander plus? «Il y a plu- sieurs facteurs, explique Stéphane Mitchell. D’abord, il y a plus de femmes dans le genre documentaire, et ces films-là de- mandent moins de budget. Ensuite, il y a ce que les femmes demandent. On a tendance à dire qu’elles ne se sentent pas légitimes, ne demandent pas assez, ne savent pas négocier, etc. Mais le centre suédois de la production cinématographique s’est penché sur cette question, et il apparaît que les femmes obtiennent moins, tout simplement. Quand un homme dit « Ça va coûter tant», on ne discute pas le montant. Quand c’est une femme, on va davantage lui demander de revoir ses comptes à la baisse. » 


La musique un monde d’hommes 

À la Haute École de musique, section jazz et musiques actuelles, à Lausanne, il y a 90 étudiants inscrits, dont douze seulement sont des femmes. Parmi elles, les instrumentistes se comptent sur les doigts d’une seule main. Laurence Desarzens dirige cette école: «Il y a un effet boys’ club qui complique vraiment la vie de celles qui ont choisi ces études-là.» D’autant que les enseignants de l’école sont exclusivement masculins. «Dans le jazz en particulier, c’est un immense problème. Si je cherche à repourvoir un poste d’enseignant à un niveau haute école, c’est simple: aucune femme ne se présente.» Le problème est le même en Suisse qu’ailleurs: le jazz a tout de l’ultime bastion masculin. 

Pourtant, Laurence Desarzens se veut optimiste. Dans toutes les musiques ampli- fiées, les femmes sont toujours plus présentes et nombreuses sur scène, avec l’arrivée d’une nouvelle génération d’artistes, même si la situation n’est pas encore idéale. Selon l’association Helvetiarockt, une plateforme de promotion des femmes dans l’industrie musicale, elles représentent 15% des artistes sur scène (généralement au chant ou au clavier) et 2% seulement des producteurs de musique. 


Théâtres et arts plastiques derrière les bons chiffres 

En Suisse romande, les théâtres et les musées sont presque arrivés à atteindre la parité hommes-femmes pour les postes de direction. Sur 63 postes de direction disponibles dans les 54 théâtres ou centres culturels membres de la Fédération romande des arts de la scène, 29 sont tenus par des femmes, soit 46% de femmes directrices ou codirectrices. Quant aux musées et centres d’art, ils sont 45 en Suisse romande, dont 25 sont dirigés par des femmes, d’après des données com- pilées par la RTS. 

Mais, attention, ces bons chiffres méritent d’être observés de plus près, avertit Olivier Moeschler, sociologue de la culture à Lausanne, au micro du service public. Lors- qu’on tient compte de la taille, du prestige et du poids des institutions dans leur discipline, on observe que les postes les plus en vue sont occupés par des hommes, où ces derniers sont également les mieux payés. 

Dans un article paru fin janvier, le Tages Anzeiger a fait le compte du nombre d’expositions présentant des artistes femmes pour l’année à venir. Quatre grands musées présentent une programmation 100 % masculine (Musée d’art et d’histoire à Genève, Fondation Gianadda à Martigny, Fondation Beyeler à Bâle et Kunstmuseum à Winterthour). Un seul, le Bündener Kunstmuseum, à Coire, aura une programmation entièrement féminine. Le Kunsthaus de Muttenz affiche une parité exacte. Les autres oscillent entre 13 et 33% d’artistes femmes. Sur les quatorze plus grands musées d’art de Suisse, quatre sont dirigés par une femme. 


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