L’art d’être une femme dans l’art

Numéro 65 – Mars 2020

Nathalie Herschdorfer est curatrice, historienne de l’art, spécialiste de la photographie. Auteure de livres sur la photographie contemporaine, elle est à la tête du Musée des beaux-arts du Locle.

Temps de lecture: 7 minutes

Du plus loin qu’il vous souvienne, à quand remontent vos premières questions et réflexions autour du féminisme et de la place de la femme dans la société et dans l’art?

Je n’ai aucun souvenir d’avoir abordé cette question durant mes études d’histoire de l’art. J’ai choisi ce domaine car j’étais baignée dès mon enfance par l’art. Ma grand-mère m’emmenait dans les musées. Petite, j’allais souvent dans l’atelier de ma tante artiste. Mais les artistes que j’ai étudié.e.s ou admiré.e.s pendant ma jeunesse étaient certainement tous des hommes... Jeune, j’étais fascinée par les mouvements de l’avant-garde. Les femmes étaient citées, mais toujours en tant que femme de, maîtresse de, muse de... Cette question de la reconnaissance des artistes femmes dans les arts plastiques m’est tombée dessus très récemment, je l’avoue. J’ai fait le bilan il y a quelques années, et j’ai compris que j’ai exposé très peu d’artistes femmes! Ce fut un choc, alors que je me croyais féministe.

Un souvenir clé?

Lorsque j’ai commencé à travailler au Musée de l’Élysée, à Lausanne, au sortir de mes études, je suis tombée sur les photographies de Lucia Moholy réalisées au Bauhaus. Il s’agissait de vues d’architecture et de portraits absolument magnifiques. Ce travail n’était pas fait par une dilettante. J’ai découvert qu’elle avait même écrit un livre sur l’histoire de la photographie. Comment se faisait-il que cette artiste ne soit pas reconnue au-de- là de son mari Lazlo Moholy-Nagy? Bien plus tard, j’ai appris qu’un grand nombre de ses photographies avaient été reproduites ou exposées à l’époque par Moholy-Nagy et Walter Gropius, sans aucune mention de son nom. Belle récupération... Elle-même avait cherché de son vivant à faire reconnaître la «paternité» – j’emploie ce mot volontairement – de ses images.

Vous avez étudié à l’UNIL, est-ce un endroit qui a fertilisé votre réflexion?

Réflexion sur la place des femmes artistes dans l’art? En aucun cas.

Lorsque vous décidez de vous lancer dans une carrière culturelle, qu’en est-il, selon vous, de la place des femmes dans ce monde?

Les postes importants étaient tous tenus par des hommes. Les femmes ont toujours été très présentes dans les musées, je les trouvais aux postes de recherche, de conservation, de régie, aux postes administratifs, à la communication, à la médiation, mais jamais aux postes de responsables, de direction.

Dans vos premières expériences professionnelles, avez-vous dû ajuster votre place, la revendiquer ?

Absolument. Monter les échelons ne me faisait pas peur, mais je savais au fond de moi que je devais en faire beaucoup plus que mes collègues masculins. J’ai une grande force de travail, mais je pense qu’elle est due au fait que j’ai tou- jours su qu’il fallait beaucoup travailler pour obtenir une reconnaissance en tant que femme, même si je ne l’ai jamais affirmé comme tel. Aujourd’hui, je sais qu’il ne s’agit pas que d’une question de tempérament. C’est intrinsèquement lié au monde dans lequel nous vivons: les femmes n’ont pas la même vie que les hommes. L’inégalité prend des formes multiples et insidieuses.

Pour vous, est-il pertinent de parler de « culture au féminin » ?

J’ai un avis partagé sur la question. D’une part, je défends l’égalité des chances. Chacun.e doit pouvoir développer son chemin indépendamment de son sexe. Les qualités personnelles et professionnelles, la sensibilité, le raisonnement, le talent ne devraient pas être jugés en fonction du genre, mais de la personne. Or il apparaît que le chemin dans notre société n’est pas le même pour les femmes et pour les hommes. À l’école déjà, puis dans le monde du travail. Il en va de même pour les artistes femmes. Leur chemin est bien plus encombré que celui emprunté par les artistes hommes. Cela dit, je pense en effet qu’il est pertinent dans certains cas de parler de culture au féminin. C’est le cas en 2020. J’espère que ce ne sera plus le cas dans quelques années.

En quelques traits ou points, quelles sont, selon vous, les raisons pour lesquelles les femmes artistes ont (eu) de la peine à exister sur la scène ?

Premièrement, pour les raisons que je viens de citer. Dans le monde contemporain, la vie des femmes n’est pas la même que celle des hommes. À tous les âges de la vie. Je pense ici au quotidien, la qualité de vie, l’autonomie, l’émancipation, l’exposition au sexisme, les revenus financiers, etc. Le monde de l’art n’a pas mieux protégé les femmes. Ce qu’affirmaient les Guerrilla Girls en 1984, «Do women have to be naked to get into the Met. Museum ? » (Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au musée ?), reste valable trente ans plus tard. L’histoire de l’art est écrite par des hommes, les académies ont de tout temps été dirigées par les hommes, les musées ont des hommes à leur tête, le marché de l’art est mené par des hommes, etc. Dès lors, le chemin est bien plus escarpé pour les artistes femmes. L’une des rares peintres du XVIIe siècle reconnue par les histo- riens de l’art, Artemisia Gentileschi, se voit enfin offrir une exposition majeure à Londres ce printemps. Il aura fallu attendre quatre siècles. Je ne pense pas que son nom était même cité dans mes livres d’études... Louise Bourgeois a dû attendre 2008 pour obtenir sa première grande exposition à Paris. Le MoMA l’avait fait en 1982, elle avait alors 71 ans! Niki de Saint Phalle est surtout connue pour ses Nanas et Sonia Delaunay est femme de, tout comme Anni Albers, que j’ai exposée au MBAL en 2017. Pour qu’il y ait reconnaissance, il faut juger le travail de manière sérieuse, et il apparaît que les musées ont suivi l’histoire de l’art telle qu’elle a été écrite, c’est-à-dire une histoire consacrée aux artistes hommes. Depuis quelques années, les galeries commencent à présenter le travail artistique de femmes, mais elles restent encore minoritaires dans leur programme.

Il y a également une embûche très importante dans la carrière des artistes femmes: la maternité. Peu osent en parler, car cela n’est pas censé tou- cher le travail artistique. Alors même qu’il est déjà difficile de faire carrière en tant qu’artiste et de vivre de son art, la maternité est un coup de frein dans une carrière. Comment faire des résidences d’artiste quand on a une famille? Comment couvrir les frais d’une famille alors même que la vente d’œuvres d’art est très difficile ? Comment trouver le temps et la concentration pour travailler sur un projet artistique dans un quotidien interrompu par les tâches ménagères ? Comment trouver le temps et les moyens de réseauter, de voyager, de se montrer dans les vernissages, etc., alors qu’il faut aller chercher les enfants à la crèche?

Aujourd’hui, le chemin est-il encore long ?

L’évolution dépendra de la société que nous construisons. La réflexion actuelle est bénéfique, car elle met le doigt sur les blocages que rencontrent les artistes femmes. Le fait d’en être conscient devrait nous amener à un certain changement. J’ai lu que le Baltimore Museum of Art va acheter uniquement des œuvres d’artistes femmes en 2020; leur collection n’en comprend que 4%, chiffre que l’on retrouve dans la plupart des musées d’art. Cette action est intéressante et devrait encourager les galeries à faire entrer les artistes femmes plus facilement dans leurs catalogues! L’inégalité ne va pas être effacée du jour au lendemain. Les artistes ne vivent pas éloignés de notre société. Porter le débat à tous les niveaux est important. Pour que le monde change, il faut des mesures fortes.

Vous voyagez beaucoup. Cette thématique de la femme dans l’art et la culture est-elle au centre de vos échanges?

De plus en plus. Elle est assez affirmée dans le monde anglo-saxon, qui porte désormais une attention à toutes les minorités. Les Américains en parlent et cela arrive lente- ment en Europe. Je suis invitée à participer à une table ronde sur le sujet en mars à Paris. L’événement est organisé par les amis du National Museum for Women in the Arts, une association française qui s’est constituée à la suite de ce musée américain, le NMWA, à Washington D.C.

La question que nous devons porter aujourd’hui en tant que professionnels du monde de l’art est la même que celle des Guerilla Girls: «Why haven’t more women been considered great artists throughout Western history ? » (Pourquoi si peu de femmes sont-elles reconnues comme de grandes artistes dans l’histoire occidentale?).

Aujourd’hui, bon nombre d’institutions importantes, telles que le MoMA ou le Mamco à Genève, mettent en lumière des femmes artistes. Est-ce un acte politiquement correct ou un geste politique?

L’un ou l’autre, ça m’est égal. L’important est d’agir. On a tous un mea culpa à faire.

Dans votre institution, vous présentez beaucoup de travaux d’artistes femmes. Pensez-vous votre programmation en fonction des questions féministes?

Je fais attention à cette question, mais je vois que 2020 sera une année plutôt masculine ! Gasp! Comme quoi, il faut rester vigilante. Je ne cherche pas des travaux féministes en particulier. Le MBAL présente des œuvres variées, sans sujet de prédilection. Mais je me rends tout de même compte que je dois lutter pour amener des artistes femmes au cœur de notre programmation. Je crains que 2020 soit un mauvais exemple...

Votre livre dédié au corps photographique et photographié, sorti en 2019, raconte une évolution de ces questions de la place de la femme...

Le livre n’a pas été pensé en fonction de ce sujet, mais il est vrai que de nombreuses artistes femmes sont représentées dans le livre, sans même l’avoir cherché. L’histoire de la photographie a suivi l’histoire de la peinture : photographier un corps revient souvent à valoriser la beauté féminine et, dans ce cas, les photographes ont privilégié le nu. Les photographes femmes ont une approche différente du corps, même lors- qu’elles photographient des nus féminins. J’ai souhaité aussi montrer cela dans ce livre, qui se concentre sur la photographie contemporaine. Mais un autre phénomène s’est ajouté récemment : non seulement le corps féminin n’est plus uniquement cet objet de beauté ou cet objet sexuel qui s’offre à nos yeux, mais le corps masculin devient plus féminin dans ses représentations photographiques avec la nouvelle génération d’artistes, et le corps nu de la femme peut être représenté d’une autre façon qu’à travers le regard masculin qui a façonné notre société jusqu’à aujourd’hui. Dans la photographie comme dans le cinéma, il est nécessaire de décortiquer ce male gaze qui a construit un type d’images qui influencent la vie des femmes, dès la petite enfance.

En tant que femme et mère, comment transmettez-vous ces valeurs féministes?

J’en parle avec mes filles, qui ont 18 et 20 ans. Elles suivent leur propre chemin en tant que jeunes femmes, elles sont confrontées évidemment au sexisme de la société, mais elles ne viennent pas tellement me demander conseil. Je les encourage à se construire en dehors du regard masculin, qui place la beauté et la jeunesse du corps féminin avant l’égalité et l’autonomie.


L’actualité de Nathalie Herschdorfer en quelques points

Du 14 février au 17 mai: ouverture de cinq nouvelles expositions au MBAL. Au cœur de cette nouvelle programmation intitulée «Liberté d’impression», il sera question des pouvoirs de l’image et de leur fragilité, ou plutôt des dangers courus à l’heure où le dessin de presse se voit de plus en plus censuré.

«Exposition digne du MoMA ou de Pompidou, affirme la directrice, et c’est au Locle qu’on pourra découvrir ces photographies signées par les plus grands noms de l’histoire de la photographie!»

En février, Nathalie Herschdorfer a effectué un voyage à Shanghai pour y ouvrir une exposition sur la photographie de mode, sujet sur lequel elle travaille depuis quelques années.

Suivent plusieurs autres projets, de livres notamment, toujours autour de la photographie contemporaine et de la photographie de mode.

Elle caresse aussi l’envie de mener une recherche similaire à celle menée sur le corps dans la photographie, mais en se concentrant sur la représentation des animaux.

Florence Grivel

Journaliste, artiste


Numéro 65 | Femmes artistes: de l’ombre à la lumière

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