Temps de lecture: 5 minutes

La civilisation est toujours à recommencer, l’homme est une question de persévérance.

Petru Dumitriu

Notre grande tragédie, c’est que l’humanité est emportée dans une course accélérée, sans aucun pilote à bord.

Edgar Morin

Au cours de cette dernière décennie, de nombreuses grandes « révoltes » ont secoué et secouent encore les équilibres politico - économiques de nombreux pays. Mais leur modus operandi, à travers l’utilisation des moyens de communication et de diffusion, s’est radicalement transformé depuis les événements de Mai 68.

Grâce au web, les connaissances et l’information se trouvent à la disposition du plus grand nombre et circulent beaucoup plus vite. Apparaissent alors des modifications notoires dans le rapport du citoyen à ceux qui les représentent et les gouvernent.

Si les revendications et la perte de confiance dans les pouvoirs politiques, économiques et dans les médias restent souvent les mêmes, les révoltes ou les révolutions prennent corps et se manifestent beaucoup plus vite qu’autrefois. L’organisation de ces manifestations de mécontentement se fait d’une manière non pyramidale, utilisant les réseaux sociaux pour se répandre sur tout le territoire. Il n’y a plus de frontières géographiques.

Mai 68

À la fin des années 1970, la présence et l’utilisation massive des médias dans le monde sont avant tout le fait des pays les plus industrialisés. En France, les trente glorieuses sont alors à l’apogée d’un consumérisme qui n’est pas à la disposition de tous. Les campagnes se vident et les masses rurales se déversent sur les villes à la recherche d’une vie meilleure, mais se retrouvent souvent piégées dans une situation précaire, parquées dans les nombreux bidonvilles qui commencent à surgirent autour des métropoles. Dans les universités, dont 92 % des étudiants viennent de milieux aisés, se développe une exaspération de volonté de liberté individuelle contre les pères de la patrie qui dirigent le pays avec une autorité non participative. Le 20 mars 1968, l’arrestation par la police d’étudiants ayant pris part à une manifestation contre la guerre du Viêt Nam, met le feu aux poudres. Lancée par les rassemblements violents du monde estudiantin, la révolte prend rapidement de l’ampleur en mai et en juin avec les grèves générales et sauvages du monde ouvrier suivies par la plupart des catégories de la population. C’est une « prise de parole » violente, antiautoritaire, à la fois sociale, politique et culturelle, contre le capitalisme, le consumérisme.

Au début, en dehors de leur présence imposante dans la rue à travers les défilés et les grèves, les manifestants n’ont comme moyen de communication que l’affichage sauvage. Les médias (journaux, radio, télévision) sont aux mains et au service du pouvoir en place, qui les utilise comme un moyen de contrôle efficace pour maintenir la population dans un monde « spectaculaire- marchand ». Mais très vite, au grand dam des autorités publiques, les journalistes des radios privées périphériques vont relayer les revendications des masses en grève, leur donnant ainsi un outil très utile pour faire connaître à l’ensemble du pays leurs actions et leurs doléances. C’est une première brèche dans la forteresse des instruments de communication de l’information, jusqu’ici presque toujours aux mains de l’État.

La révolution de la dignité

Quarante ans plus tard, l’information et sa publication ne sont plus seulement transmises par les canaux classiques. Le web a fait son entrée dans la société civile et rend l’information quasi immédiate, avant même que les censures diverses aient le temps d’agir. À travers des coûts relativement faibles et grâce à ses nombreuses applications, ce nouveau canal va permettre l’émergence « d’une culture unique et partagée à l’échelle planétaire » (Dominique Wolton).

En 2010 en Tunisie, l’utilisation d’internet et du téléphone portable est le symbole de la jeune génération. Le pays vit sous la contrainte d’une corruption généralisée de l’État et d’un très haut niveau de chômage accompagné d’une injustice sociale humiliante. Le 17 décembre 2010 un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes s’immole par le feu pour protester contre les autorités qui lui ont confisqué sa marchandise. C’est le point de partance des grandes manifestations qui entraînent, quatre semaines plus tard, la chute du président Ben Ali. Manifestations déclenchées essentiellement par les milieux ruraux des régions défavorisées qui revendiquent un droit au travail, à la justice sociale et à la dignité.

Illustration: Léandre Ackermann

N’ayant aucune confiance dans les moyens traditionnels de communication, les manifestants tunisiens utilisent internet, qui leur permet de s’organiser très vite, de se réunir et de communiquer. Mais l’État réagit aussitôt et s’attaque aux activistes en bloquant ou en piratant leurs comptes e-mail, leurs blogs et leurs profils sur les réseaux sociaux. Dans cette guerre sur internet, le groupe Anonymous vient au secours des manifestants par une série de cyberattaques contre les sites web du gouvernement, attaques qui, avec les actions des syndicats, les grèves des avocats et celles des enseignants, provoquent la fin de l’ère Ben Ali.

Les Gilets jaunes

En France, fin mars 2018 naît un mouvement de protestation qui se nomme Gilets jaunes, se développant au départ uniquement via la Toile (Facebook, Twitter, YouTube). Le samedi 17 novembre, ce mouvement occupe « la rue » pour manifester notamment contre la cherté du coût de la vie et l’augmentation du prix du carburant. C’est la révolte des « petits », qui ont le sentiment d’avoir été mis de côté après les élections. Grâce aux réseaux sociaux et aussi à ce formidable signe de ralliement que représente ce gilet, le mouvement emmène facilement dans son sillage plusieurs centaines de milliers de personnes. Il n’est pas organisé par les syndicats, même s’il rejoindra ces derniers tardivement dans la grève contre la réforme des retraites. Près de deux ans de revendications avec une présence presque continue rythmée de samedi en samedi pour manifester dans tout le pays le mécontentement d’une grande partie de la population qui a l’impression d’être laissée pour compte.

Les manifestations de Hong Kong

Le 1er juillet 1997, le Royaume-Uni a rétrocédé Hong Kong à la Chine. Ce territoire est devenu la première Région administrative spéciale chinoise, avec un statut lui donnant une certaine indépendance économique et législative. Mais Pékin, désirant récupérer entièrement cette place pour en faire son fer de lance financier, exerce de plus en plus de pression pour annuler tout traitement spécial à Hong Kong. En juin 2019, près de 2 millions de personnes défilent et, petit à petit, ce ne sont plus seulement les étudiants qui portent leurs revendications (notamment la mise en place du suffrage universel et la démission de la cheffe du gouvernement, Carrie Lam), mais 60 % de la cité.

Les manifestants vont bien sûr utiliser le web pour s’organiser et communiquer leurs actions et leurs revendications. Et Pékin va aussi jouer avec les mêmes applications pour désinformer et critiquer le mouvement. C’est une guerre de communication, avec pour armes Facebook, YouTube, Twitter, Weibo, Wechat, mais également des hashtags. Tous les coups sont permis.

À l’heure d’internet

Des événements de Mai 68, on se souvient encore de quelques leaders (Daniel Cohn-Bendit, Alain Krivine, Serge July ou Guy Debord), mais dans dix ans se souviendra- t-on de ces Gilets jaunes, de Maxime Nicolle, Priscillia Ludosky, Éric Drouet, Bruno Lefevre ou Jérôme Rodrigues ? Ces derniers n’ont pas été légitimés officiellement par l’ensemble du mouvement, qui ne veut plus se reconnaître dans l’un ou l’autre d’entre eux, ayant trop souvent subi la trahison des élus politiques qui étaient censés les représenter. Et, quand la base ne croit plus aux fondements des modèles politiques et sociaux dans lesquels elle se sent enfermée, il est encore plus difficile à l’État de décapiter une révolte qui n’a pas de chef.

Il n’est pas encore trop tard pour réfléchir de manière réaliste sur le sens, les besoins et les désirs de ces masses en révolte, de ces maillons faibles qui pourraient devenir un jour les maillons forts de la société.

Gérald Morin

Journaliste


Numéro 65 | Femmes artistes: de l’ombre à la lumière

Du même auteur


Dans le même numéro