«It’s a man’s man’s man’s world»

Numéro 65 – Mars 2020

En musique comme ailleurs, la question de la représentativité féminine est brûlante d’actualité. Tentative d’état des lieux avec quelques musiciennes romandes.

Une récente étude publiée par l’OFC établit que, parmi les musicien.ne.s en activité, seul.e.s 10% sont des femmes. Pour- quoi, et comment vivent-elles de la musique par ici? «Oh, je ne suis pas la bonne personne pour en parler, car je suis aussi comédienne, et je me suis arrangée pour passer par les canaux du théâtre pour produire mes spectacles musicaux, nous pré- vient Yvette Théraulaz d’un ton flûté par téléphone. Je pouvais donc aller au chômage si besoin, je cotisais à une caisse de pensions qui fait qu’aujourd’hui je touche une petite retraite et m’en sors bien mieux que bon nombre des musiciens de mon âge.»

Yvette Theraulaz ©Maurizio Giuliani

Les artistes du théâtre, comme les musiciens classiques qui se produisent au sein de grands orchestres, ont su se fédérer pour obtenir des barèmes salariaux. Les autres sont quasiment laissés pour compte et doivent bricoler avec une réalité qui affecte tous les secteurs de la vie. «En tant que musicienne, ça n’a jamais vraiment marché, raconte Yvette Théraulaz. Je ne passe presque pas à la radio, la vente de CD a toujours été une catastrophe. Pour réussir, il aurait fallu partir à Paris. J’aurais pu, il y a trente ans, si je n’avais pas eu d’enfants... Mais j’avais brièvement essayé quand j’avais 16 ans, et la question récurrente à l’époque, quand il s’agissait d’approcher des producteurs, c’était: est-ce qu’elle couche?» La musique est aussi une industrie pyramidale où sévissent les rapports de force et d’autres Harvey Weinstein. «À 73 ans, on a moins besoin de plaire, c’est reposant.»

Cacher cette féminité que je ne saurais voir

La contrebassiste Jocelyne Rudasigwa, après des années d’intense activité et une grande remise en question à la quarantaine, a récemment pris un emploi à temps partiel: «Je ne m’en sortais tout simplement pas.» En marge de la musique, elle travaille aujourd’hui pour Sonart, une association qui défend les intérêts des musicien.ne.s auprès de la société civile. «Il reste énormément à faire, notamment pour les femmes. Les compositrices, par exemple, ne sont presque jamais programmées et souffrent d’une réelle invisibilité. C’est un problème sociétal.» Problème qui semble néanmoins se cristalliser dans le monde de la musique, «art suprême» et, comme l’a dit Bourdieu, terreau fertile de La domination masculine.

Jocelyne Rudasigwa ©Olivier Christinat

«Je n’ai jamais vraiment ressenti de défiance des hommes en tant que contrebassiste professionnelle, même s’il faut beau- coup plus faire ses preuves, c’est vrai», continue Jocelyne Rudasigwa. Comme partout ailleurs, crédibilité et féminité continuent à ne pas faire bon ménage. «Plus jeune, j’ai opéré une sorte de rejet de la féminité, parce que je ne voulais pas être la meuf de service. Je me suis blindée, ai adopté des attitudes assez rentre-dedans... Pour le coup, plus que d’être femme, j’ai surtout souffert du fait d’être métisse.»

Qu’en est-il d’Aurélie Emery et ses airs de fée des bois? «Je me suis posé plein de questions pour comprendre si les difficultés que je rencontrais étaient dues au fait que je suis une femme, ou si c’est juste une question de personnalité...» Autodidacte, cette Valaisanne de cœur a vécu des heures difficiles à l’adolescence, période clé des enthousiasmes «J’étais la seule fille alentour à m’intéresser à la musique. Il y avait un local et des garçons qui y jouaient. Là, l’intégration a été difficile, on m’a même traitée de sorcière ! »

Aurélie Emery
© Nouvelliste Muddy

Une question de minorité?

Le phénomène du boys club est souvent évoqué par les musiciennes, notamment lors d’une table ronde nommée Les femmes dans l’alternative organisée par l’association Inhumano Fest dans le cadre du Festival de la Cité en 2019. La guitariste et chanteuse Emilie Zoé y disait au contraire avoir reçu beaucoup de soutien de la part de ses homologues masculins, tout en relevant une tendance au «c’est vachement bien pour une fille», et le risque d’une discrimination positive ghettoïsante particulièrement active depuis #MeToo.

Pour Aurélie Emery, «on n’éduque pas les filles à faire des choses par elles-mêmes. On vit avec cet héritage du guitar hero et du poing sur la table masculin, et en tant que femmes il faut redoubler d’efforts pour faire entendre son avis.» Et Jocelyne Ruda- sigwa de compléter : « Nous avons aussi de la peine à prendre conscience de nos com- pétences. C’est tellement féminin de tout vouloir faire superbien avant de montrer quoi que ce soit. Et lorsqu’on sait ce qu’on veut, on nous reproche vite d’être bossy ou control freak

Mieux vaut être seule que mal accompagnée ?

On s’étonne souvent ouvertement de la dis- crétion de musiciennes talentueuses comme Aurélie Emery dans le paysage musical. «À chaque fois que j’entends cette phrase, ça me brise le cœur! Je me demande parfois si je suis à côté de la plaque, car je fais beaucoup de démarches, dit-elle avant de relativiser. Je trouve que je m’en sors quand même bien, j’imagine que c’est le métier lui-même qui est difficile. »

Toutes les femmes que nous avons rencontrées mettent un point d’honneur à ne pas se victimiser, mais certaines informations parlent d’elles-mêmes. « Aujourd’hui je ne gagne pas 2000 francs par mois avec ma musique, lâche Aurélie Emery. Je me contente de peu car j’ai besoin d’espace et de temps pour être forte». On comprend vite, cependant qu’en plus des injonctions multiples et contradictoires, d’une certaine solitude et de la difficulté d’être en position décisionnelle, les musiciennes doivent aussi avoir les reins solides pour supporter cette précarité.

La journaliste Elisabeth Stoudmann, co- directrice du forum musical Show Me dédié aux artistes DIY (do it yourself) qui a eu lieu à Zürich fin janvier confirme: «Nous avons reçu une majorité de candidatures féminines. Il y a une réelle émergence de pro- jets solos féminins.» Les actions féministes, elles, se multiplient partout. Le 7 mars prochain, l’association Helvetiarockt organise à Fri-Son l’événement Let’s Amp Her!, une soirée labellisée safe space pour toutes les femmes intéressées par la musique. Six artistes, parmi lesquelles les Vaudoises Sandor et Billie Bird, répondront aux questions avant les concerts, afin de partager loin du mansplaining et offrir à leur audience d’essentiels exemples positifs.

Illustration: Malizia Moulin


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