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L’essentielle promesse des résidences artistiques

Numéro 71 – Octobre 2021

Laboratoire indispensable à la recherche artistique propice à la créativité, la résidence d'artiste évolue aujourd'hui selon des enjeux et impératifs sociétaux.

Central pour le développement de l'art et de la culture, le rôle de la résidence artistique est protéiforme et évolue au fil du temps et des disciplines. Sa fonction a pris d'autres couleurs pendant le semi-confinement, mais la plupart du temps, la résidence artistique reste cette parenthèse bienvenue et souvent fertile dans la vie d'un·e artiste.

Au plus fort de la pandémie, des lieux culturels fermés ont été transformés en résidence d'artistes ou des résidences ont été rémunérées comme des spectacles. À Genève, l’Hospice général - service de l'aide sociale - a même ouvert les portes de ses structures aux artistes précarisé·e·s par la crise sanitaire. Le projet « Résidences croisées » invite les artistes sélectionnés à s’inspirer des réalités des bénéficiaires de l’institution pour créer une œuvre. Entre novembre 2021 et mars 2022, les actrices et acteurs culturel·le·s iront à la rencontre des actrices et acteurs défavorisé·e·s au sein des centres d’action sociale ou dans les centres d’hébergement collectif pour requérants d’asile. Une action en forme de soutien aux artistes précarisé·e·s, mais aussi un moyen d'utiliser l'art comme vecteur de lien social.

La résidence permet donc la rencontre des artistes avec un lieu, une population donnée et d'autres disciplines. Elle donne à la créatrice et au créateur la possibilité de bénéficier d’un contexte de travail privilégié lui permettant, grâce au temps libéré, aux espaces et aux outils mis à disposition, un renouvellement des formes de sa créativité.

La résidence artistique déclinée à l'envi

Mise en œuvre par des mécènes ou par des structures politiques, la résidence artistique peut être prestigieuse. Comme celle de l'Institut suisse de Rome qui, à l'instar de la villa Médicis de l'Académie de France située à quelques pas, accueille chaque année des chercheur·euse·s et artistes suisses. L'écrivain, dramaturge et scénariste Antoine Jaccoud y a séjourné. « J'aime partir. Une résidence artistique est une manière de quitter son quotidien, de trouver l'inspiration en marchant tout en découvrant un lieu et des personnes. De plus, l'institut est d'une grande beauté. J'ai bien travaillé. » En revanche, accueilli à Venise en 2019, au temps où les touristes n'étaient pas retenus par le Covid, l'auteur n'a pas bien écrit malgré la splendeur de la ville, tant il se « heurtait à la foule à chaque pas. » 

Parfois proposées à des moments de vie où la créativité d'une ou d'un artiste est en jachère pour l'une ou l'autre raison, la résidence artistique ne convient pas malgré tout le confort qu'elle suppose. Dans ces moments précis, il est difficile de la refuser sous peine de s'en voir privée plus tard. Certains artistes n'en veulent pas car ils ou elles ne supportent pas les contraintes qu'elle demande ou parce qu'ils ou elles refusent la participation à un système libéral et capitaliste.

Ouverte seulement depuis trois ans, La Becque, superbe résidence d'artistes située sur les bords du Léman, entre Montreux et Vevey, suscite au contraire l'enthousiasme de beaucoup d'artistes. Elle porte une attention particulière aux projets artistiques explorant des thèmes liés à la nature, à l’environnement et à la technologie. « Pour une résidence qui bénéficie d’une bonne réputation - cela semble être le cas pour la nôtre, dont le nom semble déjà être bien connu après tout juste trois ans d’activités -  un séjour en son sein peut avoir un effet positif de validation dans le curriculum d’un artiste », souligne son directeur Luc Meier.

Des résidences inscrites dans des bâtiments qui leur est entièrement dédié, il y en a plusieurs en Suisse romande : La Becque, la Ferme Asile à Sion ou la Fondation Jan Michalski à Montricher.  Il y a quelques années Béatrice, une artiste valaisanne a pu bénéficier du premier tremplin que représente une résidence d’artiste à sa sortie d'une école d’art : "J'ai pris une année pour poursuivre ma recherche artistique, travailler ce que j’avais déjà investi. Cela m'a ouvert beaucoup de possibilités. J’ai créé des contacts et réalisé des expositions, etc.", témoignait-elle dans "Parcours d'artistes, chemin d'épreuves..." d'Isabelle Moroni, un cahier de l'Observatoire de la culture valaisanne.

Résider en villes

L'année prochaine, septante et un artistes sélectionné·e·s par ProHelvetia vont passer jusqu’à trois mois dans un endroit privilégié, avec un encadrement spécialisé pouvant les mettre en contact avec les scènes artistiques de la région où ils sont placés que cela soit en Suisse et à l'étranger. Pour la fondation nationale le but est de stimuler le réseautage culturel en Suisse et dans le monde entier et de promouvoir la création artistique suisse. La Conférence des villes en matière culturelle (CVC), qui représente une trentaine de cités helvétiques, a aussi la responsabilité et la gestion d'ateliers d’artistes au Caire (Egypte), à Gênes (Italie), à Buenos Aires (Argentine) et à Belgrade (Serbie). Choisi·e·s par les villes membres, des artistes en bénéficient à tour de rôle pendant plusieurs mois soutenus par une bourse.

Mais une résidence d'artiste peut aussi être très locale avec des ateliers d'artistes proposés par une commune ou une ville comme La Chaux-de-Fonds, Yverdon ou Fribourg. La capitale du district de la Sarine dispose même d'une #kulturregieculturelle qui a pour objectif principal de faciliter l’occupation temporaire de locaux vides par des acteurs·trices culturels·les. Cette "régie" propose également un soutien administratif, technique et promotionnel ou financier. Des espaces de créations et/ou de répétitions sont également ouverts par des communes pour pallier le manque d'aides financières ou pour inscrire l'art dans un territoire démuni de lieux culturels.

L'art associé

Que cela soit seulement en nature - ce qui convient bien aux petites communes - avec la mise à disposition d'un lieu ou en soutenant aussi financièrement le projet qui s'y développe les formats de résidences sont multiples et diversifiés. Il s'agit notamment de préparer la création d'un spectacle, sans obligation de production, ou de résidence sous le format d'artiste associé·e à un théâtre avec une collaboration à long terme et plusieurs spectacles présentés dans le lieu. C'est le cas de Muriel Imbach, artiste associée à l'Usine à Gaz, nouvelle mouture de Nyon. La metteuse en scène vaudoise consacre sa recherche artistique au jeune public. Formée à la philosophie pour les enfants, elle irrigue ses créations des réflexions entendues lors de discussions et d’ateliers organisés dans des classe.  « C'est une responsabilité d’accompagner l’ouverture de cette nouvelle maison pour le jeune public, mais c'est aussi enthousiasmant et apaisant dans le sens de pouvoir travailler sur le long terme (3 ans) et de disposer d'espace de répétitions ce qui est parfois problématique pour les artistes ».  Karine Grasset, directrice de l'Usine à Gaz se félicite d'inaugurer la notion d'artiste associée dans son lieu avec Muriel Imbach. « Son travail avec les enfants m'intéresse beaucoup. J'aime l'idée de ses ateliers Si on en parlait ? où les enfants discutent après un spectacle. Une manière de l'inscrire en soi. Nous serons, je pense le premier théâtre à avoir une artiste associée liée au jeune public. Ce sera son port d'attache. L'équipe va être un interlocuteur avec qui elle va pouvoir dialoguer.  Avoir une artiste associée, c'est aussi la rendre plus solide en améliorant ses conditions de travail. »

Des artistes peuvent aussi émerger sur scène simplement par la mise à disposition d'espaces comme le fait Lorenzo Malaguerra, directeur du Théâtre du Crochetan pour les jeunes danseurs hip hop Cooper & Voldo. Scotché par leur talent « Un véritable coup de foudre artistique » affirme-t-il. Il a pu leur faire quitter les battles de rue pour la création d'un spectacle sur scène où ils ont été repérés par d'autres organisateurs. « Nous ne cherchons pas forcément de résidence. En fait, nous sommes des électrons libres. On aime arriver dans un lieu avec un spectacle terminé. Notre prochain défi sera l'organisation d'un festival hip hop à Monthey avec l'appui de Lorenzo Malaguerra. » Ce dernier, également metteur en scène, n'hésite pas à explorer d'autres disciplines que le théâtre pour proposer des résidences. « Outre la pianiste Beatrice Berrut, J'ai notamment choisi la danseuse et chorégraphe Rafaële Giovanola et sa compagnie Cocoon danse comme artiste associée. C'est rare dans un théâtre. »

Anne Bisang, directrice du TPR à La Chaux-de-Fonds, a elle choisi de faire évoluer le projet « Les Belles Complications », une aventure théâtrale avec une seule troupe de comédiens pour jouer trois créations entamée en 2015, avec « Les Belles Constellations », un collectif fluide de jeunes artistes de la région comme le danseur Bastien Hippocrate (Voir article sur le statut des danseurs). « Je ne connais pas encore bien son travail, mais l'idée est de partager les outils et la logistique entre de jeunes créatrices et créateurs de la région afin de donner une impulsion à leurs projets et faire émerger leur œuvre. Il faut profiter de leur vivacité avant que leur talent ne les emporte ailleurs. »

Jeunes ou moins jeunes, les créatrices et créateurs ont besoin d'espaces pour faire naître leurs pièces et même si certains d'entre elles·eux ne supportent pas la contrainte des règlements liés aux résidences, la plupart en bénéficient.

Marie Ducaté, artiste plasticienne d'origine marseillaise affirme d'ailleurs que la résidence est à tout âge précieuse, en distinguant deux temps*: « Quand on est jeune, c’est un défi : cela oblige à se dépasser, et on tisse des réseaux. Plus tard on élargit son propos, on passe d’autres frontières (artistiques) on renforce sa notoriété et les chances d’exposer, de vendre. Actuellement, les artistes sont nombreux et de grande qualité, il faut se confronter, évoluer, avancer et surprendre, et faire des résidences est propice à cette émulation positive, plus encore quand on vieillit. »

*La résidence d’artiste, un outil inventif au service des politiques publiques. DGCA/SICA 2019