Recto / Verso : Femmes et cinéma

Numéro 65 – Mars 2020

En Suisse, plusieurs femmes sont à la tête de manifestations cinématographiques, dont Lili Hinstin à Locarno, Isabelle Gattiker au FIFDH et Emilie Bujès à Visions du Réel. Les réalisatrices restent pourtant minoritaires. Regards croisés sur le sujet avec Kate Reidy, codirectrice de Black Movie, à Genève, et Anaïs Emery, directrice du NIFFF, à Neuchâtel. 

Temps de lecture: 3 minutes

Kate Reidy, codirectrice du Festival Black Movie à Genève

Quelle est la part des femmes dans votre festival?

Elle est prépondérante. Nous sommes deux codirectrices, Maria Watzlawick et moi- même, et près de 65% de l’équipe est composée de collaboratrices. Pour la programmation, nous sommes attentives à la parité, mais les films tournés par des réalisatrices sont en minorité. La production des films africains, asiatiques ou américains reste largement dominée par les hommes. Nous n’appliquons pas de quotas, c’est avant tout la qualité de l’œuvre qui prime.. 

Comment expliquez-vous ce retard au niveau des réalisations féminines

Dans beaucoup de pays, la condition de la femme est encore influencée par le pouvoir des hommes. Il est difficile pour elles d’accéder à une forme d’indépendance, d’autant plus pour réaliser un film. 

Comment avez-vous réagi par rapport au mouvement #MeToo?

À Black Movie, il est acquis qu’il ne doit pas y avoir de discriminations liées au genre. C’est notre éthique. On se réjouit que la parole se libère. 

Quelle incidence un duo de femmes peut-il avoir, selon vous, sur la couleur d’un festival? 

La concertation est notre mode de fonctionnement. Je ne sais pas si cette caractéristique est propre aux femmes. Néanmoins, j’ai l’impression qu’il existe une attitude paternaliste de la part de quelques interlocuteurs dans le milieu cinéphile. En tant que femmes, nous sommes déconsidérées sur le fait d’avoir un avis sur un film et un esprit critique. 

Êtes-vous confiante pour l’avenir du cinéma au féminin ? 

Oui. Beaucoup de réalisatrices ont émergé dans le cinéma occidental. Elles font de très beaux films, occupent une place de plus en plus importante, gagnent des prix et sont plus reconnues qu’auparavant. Mon inquiétude se porte vers les pays où les femmes doivent combattre pour leur propre survie. Réaliser un film demeure souvent un rêve. 


©Miguel Bueno

Anaïs Emery, directrice du NIFFF (Neuchâtel International Fantastic Film Festival)

Quelle place occupent les femmes dans votre organisation?

Une place essentielle. Le cinéma fantastique est souvent lié à tort à des questions de masculinité. Dans ce cadre, une direction féminine est un signal important et fait de nous un des festivals fantastiques les plus progressistes du monde! 

Et dans la programmation? 

Nous n’avons pas de quotas, mais il y a encore trop peu de femmes qui réalisent des films fantastiques. La plupart des réalisateurs qu’on admire, comme Cronen- berg, Coppola ou Kubrick, ont fait un pas- sage dans le gore ou l’horreur. C’est aussi grâce à eux que ce type de cinéma s’est fait connaître. On constate actuellement un renouveau dans le genre, et les femmes y participent. Elles apportent de nouveaux éléments visuels, d’autres visions, une sensibilité différente et de nouveaux thèmes. 

Comment expliquez-vous qu’il y ait si peu de femmes réalisatrices?

Il y a de jeunes réalisatrices très talentueuses, mais c’est compliqué pour elles de jongler entre leur vie de femme et d’entrepreneuse. Recevoir un feu vert pour un film équivaut à obtenir un poste à responsabilités. Du côté des producteurs ou des subventionneurs, il faudrait leur allouer des budgets plus importants pour qu’elles puissent réaliser des œuvres plus ambitieuses. 

Comment avez-vous réagi par rapport au mouvement #MeToo?

J’ai trouvé important qu’on puisse libérer la parole. Je n’oppose pas hommes et femmes. Il faut reconsidérer les conditions dans lesquelles les un.e.s travaillent avec les autres. 

Avez-vous confiance dans l’avenir du cinéma fantastique au féminin? 

Absolument. Les femmes s’intéressent au ci- néma fantastique, un genre qui mettait en lumière la femme guerrière dans les années 1980. Il a participé à l’émergence d’une vi- sion d’une femme forte, déterminée. 

Corinne Jaquiéry

Journaliste


Numéro 65 | Femmes artistes: de l’ombre à la lumière

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