«Une prise de conscience du colonialisme culturel»

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Selon vous, dans quelle mesure la mise en place d’un Think Tank culturel est nécessaire en ce moment ?

La paralysie d’une partie du monde - spécifiquement des pays occidentaux et asiatiques - par le Covid-19 et la généralisation de la communication connectée qui en découle, à défaut de poser de nouvelles questions ou d’avoir un quelconque effet disruptif, intensifie des questions déjà urgentes liées à la société industrielle globalisée, dans tous les domaines et donc également dans les domaines culturels. En partant du principe que la crise permet aussi le temps de la réflexion – ce qui pour l’instant est une chimère pour les directeurs d’institutions comme moi plongés dans les annulations, reprogrammations et hypothèses budgétaires quadridimensionnelles – c’est un excellent moment pour se les poser.

Quelles thématiques, réflexions et surtout, quelles urgences voyez-vous dans les domaines artistiques et institutionnels ?

Une réflexion autour des rapports à l’internet : privatisation et monopoles de l’internet et des réseaux sociaux, service publique numérique et neutralité du net, opportunités d’accès facilités aux œuvres des artistes, domination et dépendance américaine et chinoise, etc…

Une réflexion sur le rôle de l’artiste : rapport entre art et divertissement, l’artiste comme élément non normatif, tendances utilitaristes de l’art (pour égayer le confinement, pour s’occuper socialement des plus faibles, pour combler la fracture sociale…).

Une réflexion  parallèle sur la société du spectacle : au moment où l’essentiel de la création artistique est à l’arrêt, reste l’omniprésence du marketing et du storytelling...

Une prise de conscience du colonialisme culturel : les citoyens du monde entier sont invités à considérer que le Coronavirus est une crise majeure, y compris ceux qui sont habitués à des épidémies bien plus mortelles : tuberculose, dengue, malaria, SIDA, rougeole, norovirus, méningite etc. font plus de 1000 morts par jour sur la planète. Le monde entier est enclin à penser que le Covid constitue une nouveauté, alors que la nouveauté est uniquement que cette épidémie-ci touche les pays riches. Parallèlement l’Europe se rue sur les réseaux des GAFAs pour passer le temps de confinement…

Une reconsidération morale de l’humilité. Partout : prophètes, critiques, conclusions hâtives, mots d’ordre, prises de pouvoir ou gesticulations pour le garder prennent le pas sur la nécessaire réflexion, modération, acceptation de la perte, de la nuance, de la pause. Plutôt que des hashtags en #fucking, éloge de la poésie, de la réflexion, du doute et de la multiplicité des points de vue.

Une critique de la disruptivité : je l’ai dit plus haut, c’est une tendance actuelle de penser que tout changement est définitif, que toute tendance fait l’avenir. « Plus rien ne sera comme avant », « le social distancing va s’intégrer dans nos vies », « Le Corona est une occasion de tout changer »… Et si rien de tout cela n’était disruptif, et si la crise n’était in fine par grand-chose pour l’histoire de humanité (même si elle devait durer quelques mois) ? Et si les combats d’hier étaient les combats de demain ? La manie de prétendre que le savoir d’hier devient inapplicable est dans l’air du temps et profite à ceux qui profitent de la désorganisation et de la déréglementation.

A moyen et long terme, quelles perspectives concrètes souhaitez-vous d’un brainstorming en commun ?

Qu’il nourrisse une réflexion en matière de politique culturelle et en matière sociétale, et qu’il continue post-corona !

Patrick de Rham

Directeur de l'Arsenic


«Une prise de conscience du colonialisme culturel»