Fonds privés, bien public : La collection d’art verrier contemporain du mudac à Lausanne

Numéro 58 – Avril 2018

Les relations entre collections particulières et collections publiques sont un thème récurrent dans les médias régionaux, où elles sont présentées à juste titre comme une question d’actualité. La prochaine ouverture du nouveau MCBA, Musée cantonal des beaux-arts, partie du projet Palteforme10, en constituent la raison principale. La construction, à suivre, des futurs Musées de l’Elysée et mudac, Musée de design et d’arts appliqués contemporains, vient s’y ajouter.

Si le cas le plus fréquent est celui d’un musée public accueillant une ou plusieurs collections particulières existantes qui viennent enrichir son fonds, situation la de la collection d’art verrier contemporain du mudac est différente. En effet, cet ensemble a été, dès son origine en 1970, destiné par ses mécènes à être partagé avec le public.
 

La collection, loin d’être une entité offerte au musée sous forme de legs ou de donation, a bien au contraire été constituée au fur et à mesure sous le signe d’une étroite collaboration entre le couple de mécènes et le Musée des arts décoratifs d’alors1, entre privé et public. La convention signée en 1970 stipule en outre que les œuvres acquises par Peter et Traudl Engelhorn sont offertes automatiquement et sans délai à la Ville de Lausanne, propriétaire du musée. Tout objet versé à l’inventaire depuis les débuts de ce projet exceptionnel est donc aussitôt cédé, passant de fait du statut d’achat privé à celui de bien public. Aujourd’hui, 48 ans après ses débuts, cet accord se poursuit selon les mêmes termes, ce qui mérite d’être salué.

La collection d’art verrier, composée de quelque 640 œuvres à ce jour, est la plus importante dont le mudac soit propriétaire, tant sur le plan numérique que sur celui de sa valeur. C’est principalement cet ensemble patrimonial qui a permis de désigner l’institution en tant que musée, au contraire d’un centre d’art, dévolu essentiellement aux expositions.
À la générosité remarquable de Peter et Traudl Engelhorn est venue s’ajouter à partir de 2000 une enveloppe octroyée annuellement par la Ville de Lausanne pour l’enrichissement des collections du musée. Ce montant est réparti entre les conservateurs et permet à la Ville de soutenir concrètement le développement du fonds du mudac. Par nature, il est destiné à soutenir les créateurs suisses ou actifs en Suisse, en particulier les jeunes, ce qui constitue un rôle naturel pour une institution dédiée à la création contemporaine. Notre pays, qui ne possède pas de tradition verrière à proprement parler et qui n’offre donc pas à ce jour de formation professionnelle spécifique, ne compte que peu d’artistes verriers. De plus, les galeries où sont montrées des œuvres contemporaines en verre ne sont pas nombreuses en terres helvétiques. Il n’est donc pas toujours aisé d’identifier les créateurs locaux à soutenir.
Quoiqu’il en soit, la vitalité de cet ensemble mérite d’être soulignée, lui qui est parti de trois groupes d’œuvres dont la pierre angulaire est formée par les 36 petites sculptures significatives de La Fucina degli Angeli ou Forge des Anges, comme les avait nommées Jean Cocteau de son vivant, pour suivre une croissance extrêmement soutenue qui ne se dément pas aujourd’hui. De belles signatures comme Picasso, Ernst, Dali et Cocteau démontrent l’intérêt ressenti par les artistes pour des techniques et des matériaux inédits ou oubliés, à l’instar de l’art verrier, et ce avec une approche nouvelle, tentant l’aventure de l’expression artistique.
Les acquisitions, expositions, publications, animations, conférences et articles sur la collection d’art verrier montrent à quel point l’équipe scientifique prend sa mission au sérieux tant sur le plan de l’accroissement de la collection, que de sa documentation et sa promotion. Une activité aussi intense et dédiée n’est envisageable que dans un climat de parfaite confiance et d’estime réciproque, qui a toujours prévalu entre les mécènes et le musée.

Quel est le rôle de cette collection, d’origine privée, au sein du musée et dans son environnement culturel ?

L’ensemble d’art verrier assume plusieurs rôles intéressants. Tout d’abord, il possède un rythme d’activités différent de celui des étages réservés aux expositions temporaires. Au deuxième étage cohabitent en effet deux logiques complémentaires : celle de la présentation permanente, qui montre des œuvres maîtresses, ambassadrices de la notion de sculpture en verre, et celle de petites expositions temporaires, qui sont organisées deux fois par an en moyenne. Dès l’inauguration des lieux en juin 2000 en effet, la décision a été prise de monter régulièrement des présentations thématiques sur la base des objets du fonds du musée. Puis, dès 2009, ces « accrochages » ont alterné avec des expositions invitant des artistes et designers suisses et étrangers dont le travail n’était pas encore présent dans la collection. Depuis lors, une quinzaine d’expositions ont été présentées en alternance avec les accrochages thématiques, ouvrant le champ des activités de l’art verrier au design. En tant que présentation permanente au thème aussi spécifique, la collection offre aussi un contrepoint au renouvellement permanent des expositions des deux étages inférieurs. Si certains visiteurs pensent qu’il n’y a pas beaucoup de changement à l’étage de la collection, ils ont en partie raison car ce n’est pas la  vocation d’une présentation permanente de se renouveler rapidement. Tout au contraire, c’est l’idée du patrimoine et de la durée qui y règnent. Pourtant, grâce à l’accroissement régulier du fonds, même cette disposition connait des modifications, mais cela se fait sans effet d’annonce et dans une perspective à long terme.
Enfin, ce diable de matériau présente tout un éventail de potentialités paradoxales : fragile et solide, transparent, opaque ou miroitant, à la fois présent et absent – la liste est longue, et plus on cherche à le définir, plus il s’échappe, ni solide ni liquide, à la composition atomique « désordonnée ». La présentation des œuvres de la collection et celle des expositions rend compte de cette polyvalence du verre, qui se prête à la fois aux expressions du design, de l’artisanat d’art et de l’art contemporain. 
Combien de grands musées, en Suisse et ailleurs, ne disposent plus d’aucun budget pour enrichir leur fonds ? Combien parmi eux, s’ils en ont un, sont tributaires de mécanismes d’acquisition lourds et complexes dont les résultats ont un arrière-goût de compromis ? Ces fonctionnements ne seraient en aucun cas adaptés à la constitution d’un ensemble comme celui-ci, qui a vu l’acquisition de plusieurs centaines d’objets en l’espace d’une quarantaine d’années seulement.
Combien d’institutions mondialement connues consacrent l’essentiel de leur budget à l’entretien de leurs bâtiments et à leurs charges fixes et sont crucialement dépendantes de financements extérieurs pour monter quelque projet d’exposition que ce soit ? Ici aussi, la collection d’art verrier et le mudac forment une heureuse exception, précisément grâce aux conditions cadres offertes tant par la Ville de Lausanne que par ses mécènes. Sur le plan structurel, la commission d’achats dédiée à l’art verrier est restreinte et unie, dépourvue des rivalités prévalant dans la situation où plusieurs départements, par exemple, se partagent un seul budget. Son fonctionnement est on ne peut plus simple et transparent. À la différence des cas de figure parfois complexes réunissant fonctionnement public et fonds privés dont les impératifs peuvent diverger, il n’existe dans ce cas aucun antagonisme dans la poursuite des objectifs communs aux deux partenaires.
 
Cela ne tient pas uniquement à ce que la collection d’art verrier bénéficie du soutien d’un mécénat de famille, à la différence d’un mécénat d’entreprise, parfois focalisé sur un gain d’image. C’est bien davantage le fait d’une confiance et d’une générosité d’âme, au-delà de l’aspect financier, qui caractérisent Madame Engelhorn, veuve de Peter Engelhorn, et sa fille Alissa Gerlich.
 

L’engagement de cette famille envers l’institution publique qu’est le mudac est infiniment précieux à la notion même de collection. En effet, cet ensemble a valeur d’exemple par la qualité évoquée de son projet et par son implication dans le présent voire le futur, notamment par le soutien à de jeunes artistes, et son vœu de contemporanéité jamais démenti. Documenter et promouvoir, dans un esprit aussi désintéressé, ce champ récent de la créativité, que ce soit dans l’art ou le design, montre en effet que faire collection est un acte moderne et synonyme d’action ; que la collection s’intègre dans une vision généreuse et encyclopédique du partage des connaissances et de la transmission d’un patrimoine ; qu’elle contribue enfin et avec panache à un retour en grâce de l’idée de permanence et du caractère inaliénable de l’ensemble muséal tel qu’il est défini dans le Code de déontologie du Concile international des musées (ICOM, Code de déontologie, adopté à Buenos Aires en 1986 et révisé en 2006).

 
À l’époque où règne en maîtresse absolue l’exposition temporaire, l’événementiel appliqué à la culture, la notion de collection est appelée à revenir sur les devants de la scène culturelle. Elle se pose avec une acuité toute particulière dans le cadre de Plateforme10, les équipes scientifiques de chaque musée opérant des choix d’œuvres destinées à leurs présentations permanentes, qui les engagent sur un terme long.
 
Pour déjouer les écueils de la fuite en avant, de la saturation et de la lassitude ressenties par un public et des médias constamment sollicités dans une agitation constante de moins en moins favorable à la recherche, la revalorisation de l’acte de collection, en tant que projet de société au long cours, est bienvenue. Les collections patrimoniales, déjà déposées ou en passe de l’être dans les réserves des institutions publiques, trouveront à n’en pas douter la place et le rayonnement qui leur revient dans les projets et la pratique des futurs musées de Suisse romande.