Ne plus devoir crier pour se faire entendre

Numéro 65 – Mars 2020

La création artistique et ses méandres culturels. On aime considérer ce terreau comme celui de tous les possibles. Comme une sorte d’eldorado où toutes les voix se font entendre à parts égales. Sinon à l’unisson ou en accord absolu, au moins dans une temporalité où la qualité d’écoute serait la même pour tout le monde: femmes, hommes, gays, lesbiennes, personnes trans, ainsi que toutes les personnes dont l’identité de genre ne s’inscrit pas dans la norme binaire. Est-ce vraiment le cas? La réponse est multiple. Aussitôt posée, elle en suscite d’autres en rafale. 

Ce numéro est consacré aux femmes artistes, ainsi qu’à celles qui évoluent professionnellement dans les milieux culturels. À l’ère où la boîte de Pandore du patriarcat s’entrouvre lentement en grinçant après des siècles où elle fut cadenassée, c’est par la voix des femmes que le silence fait place à la parole. Alors, oui, on aime s’imaginer que les milieux des arts sont précurseurs, que s’il existe bien un environnement où les femmes sont entendues, c’est celui-là. Pourtant la réalité prouve trop souvent le contraire. 

Ne pas s’y méprendre: l’intention, ici, n’est pas de surfer sur le courant d’un hypothétique marketing du féminisme. L’élan est plutôt de donner la parole à celles qui ont dû apprendre à se battre pour se faire entendre, être écoutées, considérées. Celles qui ont dû redoubler d’ardeur, d’intensité, faire preuve d’une ténacité à toute épreuve pour tenir le cap. En témoigne le récit de  Nathalie Herschdorfer, directrice du Musée des beaux-arts du Locle, qui revient sur les débuts de sa carrière (pages 14-16) : « J’ai toujours su qu’il fallait beaucoup travailler pour obtenir une reconnaissance en tant que femme. C’est intrinsèquement lié au monde dans lequel nous vivons : les femmes n’ont pas la même vie que les hommes et l’inégalité prend des formes multiples et in- sidieuses. » 

Dans la musique, la notion de boys’ club revient dans les deux enquêtes menées par Rinny Gremaud (pages 8-11) et Julie Henoch (pages 18-19). Dans la première, Laurence Desarzens, directrice de la Haute École de musique de Lausanne, remarque cet effet dans la section jazz et musiques actuelles, qui ne compte que douze femmes sur les 90 étudiants inscrits. Il en va de même au niveau des enseignants, exclusivement masculins. Dans la seconde, la musicienne Emilie Zoé souligne le soutien qu’elle reçoit de ses homologues masculins, tout en relevant une tendance au « c’est vachement bien pour une fille» et le risque de ghettoïsation «musique de fille». 

Avant de vous souhaiter une bonne lecture, précisons encore que la thématique de ce numéro ne concerne pas uniquement les femmes, mais l’ensemble de la population. Et dans la playlist du printemps 2020, empressons-nous de faire tourner en boucle It’s a man’s man’s man’s world, de James Brown (1966), suivi de Woman, de Neneh Cherry (1996), qui commence par ces lignes : This is a woman’s world...