L’art et la manière

Numéro 64 – Décembre 2019

Elle a mis en valeur l’art bédéique dans une exposition parrainée par BDFil, le Centre BD Lausanne et l’UNIL. Rencontre avec Laura Weber, jeune diplômée en histoire de l’art.

Son mémoire universitaire portait sur le mensuel (À Suivre), une aventure menée entre 1978 et 1997 par Casterman, éditeur catholique reconverti dans la BD pour adultes au point de publier les planches érotiques d’un Milo Manara! Ce grand écart amuse Laura Weber, qui vient de réaliser sa première exposition dans le cadre d’un partenariat entre BDFil, le Centre BD Lausanne et l’UNIL (parmi les projets Interact). Comment passer du terrain académique à une expo grand public? Soutenue par son professeur, Philippe Kaenel, la jeune historienne a conçu un parcours ludique où le visiteur pouvait s’asseoir sur les banquettes d’un train imaginaire pour voyager dans l’univers iconographique d’un mensuel qui a su réunir les plus belles plumes de la BD franco-belge… sans oublier quelques Suisses.

« Le noir et blanc a marqué l’histoire de ce mensuel à un moment où la BD réévaluée pouvait sortir d’une logique commerciale qui mettait en avant la séduction plus facile de la couleur. (À Suivre) innovait aussi avec un format long et romanesque qui fera le succès d’Hugo Pratt, par exemple», relate-t-elle. Comme commissaire d’exposition, responsable du contenu scientifique, elle a dû opérer des choix dans une vaste histoire, en veillant à ne pas «noyer le propos sous les informations ».

L’une des difficultés tenait au sujet lui-même: « La BD ne s’expose pas bien car elle s’inscrit dans une succession d’images. Elle se lit comme un récit. Chez Tardi, par exemple, on a beaucoup de textes et il est difficile de présenter telle quelle une planche isolée. J’ai réalisé une brève interview de Jacques Tardi et des Suisses Daniel Ceppi et Poussin pour permettre aux visiteurs d’entrer dans leur univers. C’était une chance de pouvoir ainsi faire intervenir ces auteurs vivants », s’enthousiasme Laura Weber. Les couvertures exposées d’une manière chronologique lui ont permis de souligner l’évolution de la revue dans le temps. Une autre idée s’est imposée: mettre des exemplaires à la disposition de ceux qui voulaient les feuilleter et se plonger dans un mode de diffusion de la BD alors lié à la presse, si bien qu’on trouvait aussi des articles et des éditoriaux dans (À Suivre).

L’histoire de l’art mène-t-elle forcément à la carrière muséale? Laura Weber a participé comme médiatrice culturelle à l’exposition Cosmos, grand projet présenté au Palais de Rumine avant le départ du Musée cantonal des beaux-arts. Elle travaille à la Villa « Le Lac » de Le Corbusier, où elle assure avec d’autres l’accueil et la médiation. La concurrence affole-t-elle cette nouvelle diplômée en quête d’un poste stable dans un musée ou le secteur de la culture au sens large? «Nous n’arrivons pas tous en même temps sur le marché, des gens avec qui j’ai étudié ont terminé avant moi, je ne ressens pas cette pression mais suis consciente qu’un travail dans ce secteur risque de passer par un cumul de temps partiels. La Suisse possède beaucoup d’institutions culturelles mais même les grands musées peinent parfois à trouver des financements adéquats », conclut-elle. Lucide mais confiante en son avenir.

photo: © Alexander Harbaugh


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