Numéro 106 / Janvier-Février 2024

ART 2.0 


 

Édito

La poule, l’œuf oule poussin digital ?

On imagine volontiers les artistes vivant dans un monde professionnel à part, sorte de bulle dont les codes, les règles – et aussi l’expérience quotidienne – sont différents de ceux s’appliquant au commun des mortel·le·s. De leur propre aveu aussi, les acteur·rice·s des secteurs de la musique, du cinéma, de la danse, des arts plastiques ou encore du théâtre se sentent parfois – souvent? – en marge du reste du marché du travail. Pourtant, il est une réalité qui unit la population active dans son ensemble, toutes branches confondues : l’empiètement grandissant de la technologie – intelligence artificielle (IA) en tête – sur les activités humaines. Avec, en toile de fond, une double menace planant sur toutes et tous, salarié·e·s comme indépendant·e·s, artistes comme employé·e·s de bureau, ingénieur·e·s comme ouvrier·ère·s de manutention : celle de la perte de l’emploi, voire de l’utilité-même de cet emploi.

« Avec la peur au ventre, on n’invente rien et on n’avance pas », rétorque Camille Scherrer, dont le travail créatif fait la part belle à l’utilisation des machines. Dans une interview croisée à lire en page 8 de CultureEnJeu, la designer admet néanmoins que la technologie « ne doit pas prendre le dessus sur le message », qu’elle doit « rester un moyen ». Plus globalement, qu’ils et elles se servent ou non des nouveaux outils à leur disposition pour nourrir leur processus créatif, les acteur·rice·s culturel·le·s sont nombreux·ses à réclamer des garde-fous, notamment pour protéger les droits d’auteur face à l’IA. Ce combat en rappelle de nombreux autres, plus anciens, qui ont accompagné au fil du temps l’évolution des nouvelles technologies. 

 

 

L’édition de la revue que vous avez sous les yeux explore les défis posés – mais aussi les chances offertes – par l’avènement de machines, robots et autres programmes informatiques capables de prendre en charge tout ou partie du processus créatif. Attention spoiler : aussi perfectionnées soient-elles, ces technologies ne pourront jamais remplacer les artistes.

Du côté de L’Agenda, c’est l’envie de réinventer ensemble qui sert de fil rouge à cette édition 106, qui marque le début de la deuxième année de colocation avec CultureEnJeu. Ainsi, un claquettiste de jazz, un beatboxer voyageur, un chef d’orchestre bien assis dans le paysage romand, une comédienne fraîchement débarquée sur la scène de stand-up ou encore un danseur du Béjart Ballet expriment comment la rencontre et le «faire ensemble» donnent une impulsion nouvelle à leur art.

Bonne lecture tête-bêche !

Katia Meylan, rédactrice en chef de L’Agenda
Patricia Michaud, rédactrice en chef de CultureEnJeu


 

Premier rôle pour les robots

Zoom : Elvire Akhundov, rédactrice

Avec des voitures se conduisant seules et une intelligence artificielle capable d’écrire des pièces de théâtre, la réalité semble parfois sortir tout droit d’un roman de science-fiction. Et c’est bien dans la fiction, mais au théâtre, que le «robot» est né, sous la plume d’un dramaturge tchèque bien humain.

Prague, 1921. Karel Čapek crée le mot «robot» dans sa pièce « Rossum’s Universal Robot », œuvre très populaire qui sera rapidement traduite dans une trentaine de langues. Toutes conserveront le néologisme « robot », emprunt du vieux slave « corvée ». Ces premiers robots sont bien différents des êtres mécaniques et froids que l’on retrouve dans l’imaginaire collectif. Ce sont des « humains artificiels, fabriqués en série, conçus uniquement pour le travail », explique Romain Bionda, maître-assistant en littérature comparée à l’Université de Lausanne (Unil).

Qu’est-ce qu’un robot ? On peut le définir comme un être créé par l’homme pour le servir. Selon Romain Bionda, dans la pièce de Čapek, « le patron de l’entreprise R.U.R. défend leur fabrication par la promesse que ses robots permettront à terme de libérer tous les humains du travail ». Ce discours reflète l’idée du progrès sauveur de l’humanité et du remplacement des travailleur·euse·s humain·e·s par des machines.

Les robots forment donc une nouvelle classe ouvrière. Ainsi n’est-il pas surprenant de rencontrer des créatures se révoltant contre leur créateur·rice : ce motif se retrouve dans «Ignis» dans la littérature ou encore « Terminator » dans le cinéma, récits qui présagent une domination de la machine sur l’humain. Faisant pendant à l’utopie, ils expriment la peur face à la machine qui bouleverse l’ordre social. Le spécialiste précise : « Le motif de la révolte des machines se construit sur le modèle de la révolte des esclaves, des ouvrier·ère·s, des prolétaires. ».

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Une culture plus rentable qu’il n’y paraît

Focus : Patricia Michaud, journaliste

La culture, un gouffre à millions? Pas si vite! Selon les derniers relevés nationaux, la valeur ajoutée du secteur de la culture est repassée au-dessus de la barre des 15 milliards de francs après la parenthèse noire Covid-19. Dans le canton de Vaud, une étude récente chiffre les bienfaits de la culture subventionnée lausannoise à plus de 100 millions de francs.

Générer des profits n’est certes pas le but final de la culture. Reste qu’elle comporte des aspects économiques. On parle alors d’économie culturelle. Publiés en octobre 2023, les chiffres les plus récents de l’Office fédéral de la statistique (OFS) en la matière donnent un aperçu de l’évolution du secteur suite à la crise Covid-19. Pour mémoire, cette dernière avait rayé de la carte 1,3 % des entreprises culturelles du pays en 2020 (par rapport à l’année précédente), un impact bien plus important que pour l’ensemble de l’économie nationale (-0,1 %). En 2021, on a heureusement assisté à une reprise. Celle-ci est néanmoins contrastée, nuance l’OFS.

En ce qui concerne le nombre d’entreprises culturelles, les chiffres de 2021 suggèrent un retour à la normale, soit une hausse de 2,2% pour un total de 65’369 entreprises. L’augmentation dépasse celle constatée globalement dans l’économie helvétique, à savoir + 1,5 %. En terme d’emplois, le tableau est moins reluisant. Tandis que l’économie totale du pays enregistre un rebond de l’ordre de 2 % des équivalents plein-temps (EPT), le secteur culturel doit se contenter d’une hausse de 1 %. Cela revient à dire que la reprise observée en 2021 porte davantage sur les petites institutions culturelles que les grandes.

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Autres articles du numéro 106 accessibles aux abonné·e·

Menace ou outil de création ?  

Intelligence artificielle, robots ou réalité virtuelle déferlent dans le champ culturel et bouleversent les conceptions de l’art. Ils charrient des questions esthétiques, philosophiques et légales.

Enquête : Natacha Rossel, journaliste culturelle

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« AVEC LA PEUR AU VENTRE, ON N’AVANCE PAS »

L’IA, de plus en plus performante, inquiète une part importante du monde créatif. Ce qui n’empêche pas certain·e·s artistes de saisir la technologie à bras-le-corps, comme Camille Scherrer, designer, et Michael Egger, artiste multimédia, scénographe et musicien. Pour elle et lui, la réalité est augmentée depuis belle lurette.

Interview croisée : Sophie Roulin, journaliste

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Une troisième main pour doper la créativité
 

Souvent relayés à la production industrielle, les robots font timidement leur apparition dans les pratiques créatives. Mené à l’ECAL, le projet de recherche A Third Hand vise à démocratiser l’utilisation de la robotique dans les arts et le design.

Portrait : Allan Kevin Bruni, rédacteur

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LE DERNIER MOT REVIENT À L’HUMAIN

Les grèves de 2023 à Hollywood, qui ont duré plusieurs mois, ont mis en lumière les inquiétudes quant à l’utilisation de l’IA dans les professions créatives. Il s’agissait du premier mouvement social de grande ampleur qui s’élevait contre le recours à l’intelligence artificielle.

Décryptage : Marie Butty, rédactrice

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Intelligences artificielles et paradis de même
 

Les textes de création issus de l’IA restent pour l’instant rarement satisfaisants. Verrons-nous bientôt de nouvelles mises à jour, avec lesquelles on pourra « raser » gratis ? Pourquoi ne pas croire à ce nouveau produit, qui se répand comme une drogue ?

Tribune libre : Joël Aguet, historien du théâtre

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Être musicien·ne, à quel prix ?

Aller au concert, une activité des plus banales et pourtant le fruit d’un travail de longue haleine dont la présence sur scène n’est que la partie émergée. Avant de jouer sous les projecteurs, les musicien·ne·s ont œuvré laborieusement dans l’ombre pendant des semaines, voire des mois. À quel prix ?

Éclairage : Guy Schneider, vice-président de la FGMC

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UN LONG CHEMIN JUSQU’À LA CAPITALE

Quatorze ans séparent la création de l’association Capitale Culturelle Suisse en 2013 par Daniel Rossellat de l’année qui verra La Chaux-de-Fonds en porter le titre. À la fois frein et moteur du projet, une réaction récurrente : « Attendons de voir. »

Lever de rideau : Katia Meylan, journaliste culture

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LA CULTURE EN JEU

LA « CLÉ HELVETIA »SUR LA SELLETTE

Frédéric Gonseth, président de l’association CultureEnJeu

Avec une redevance audiovisuelle à 300 francs au lieu de 335 francs, le gouvernement suisse espère augmenter les chances de battre en votation l’initiative qui propose de la réduire à 200 francs. (Lire aussi en page 3) Mais ce raisonnement ne tient pas. Voici pourquoi.

Chaque ménage suisse alémanique paie pour des programmes qu’il ne regarde jamais: une partie des programmes francophones et italophones. Si l’on considère la redevance comme le paiement d’une prestation, c’est mal parti. Et pourtant, officiellement, c’est une taxe à la consommation. C’est comme telle qu’elle est attaquée, jugée excessive. Une pression consumériste qui se fait sentir y compris dans les régions latines.

Il y a donc quelque chose de biaisé dans le paysage audiovisuel suisse. Quelque 70 % de ménages alémaniques ne reçoivent que 45 % de la redevance. Une part importante finance en réalité le soutien à la cohésion sociale et fédérale, à l’identité culturelle, sportive, de chaque région du pays. C’est la fameuse « clé Helvetia », qui représente en fait un énorme soutien de la majorité alémanique, qui accorde un quart de 1,1 milliard, soit 275 millions par an, aux minorités latines (chiffres 2022). D’où ce malentendu tout aussi énorme : la « clé Helvetia » n’a pas à être une préoccupation des consommateur·rice·s. C’est une contribution politique. Et si on laisse faire l’initiative portée par de « bons patriotes » alémaniques, on aboutira en fait à une cassure du pays, les Alémaniques refusant de financer les Latin·e·s. Ceux·elles-ci devant se résoudre à regarder les programmes de leurs grand·e·s voisin·e·s française·s ou italien·ne·s.

En fait, la politique de cohésion fédérale ne devrait en aucun cas passer par une « taxe de consommation » comme l’est l’actuelle redevance Serafe. Si on veut le maintien d’une Suisse solidaire de toutes ses régions face à la terrible montée en puissance du numérique privé mondial, ce n’est vraiment pas le moment de casser la « clé Helvetia », ni par une réduction à 200 francs ni par un compromis à 300 francs.

 

 

 

 

 

Mais alors ? La solution existe, elle s’appelle transparence et splitting. Elle consiste à dissocier en deux parties distinctes le financement du service public audiovisuel. D’une part la redevance finance une partie plus ou moins grande des programmes de chaque région, au prix que la majorité du peuple et des cantons pourra accepter en votation – c’est la transparence. D’autre part, l’aide aux régions minoritaires est une aide de nature politique, et doit provenir des caisses fédérales, donc de l’impôt fédéral ou de la TVA.

Ce « splitting » permettra de déminer durablement le terrain médiatique helvétique pour le- quel aucune solution n’a pu obtenir l’appui des médias privés, qui estiment subir une concurrence faussée par rapport à la SRG SSR. Le « splitting » offre une issue au débat toujours recommencé sur la redevance, avec la création d’une fondation financée par l’État mais gérée par des représentant·e·s des médias, dont le but sera d’assurer la cohésion média- tique du pays, de renforcer son « climat démocratique » gravement menacé par la disruption numérique mondiale. Pas seulement un appui à la SRG SSR, mais aussi aux autres prestataires médiatiques indispensables pour la survie de la démocratie au niveau du pays et des régions : les médias privés (papier, web, radio, TV) pour autant qu’ils fournissent des prestations de service public – c’est-à-dire qu’ils respectent une charte d’éthique journalistique, culturelle et financière, par exemple en accordant la priorité au réinvestissement, au maintien de l’emploi avant la rémunération des actionnaires.

Qu’en fin de compte la redevance soit fixée à 335, à 300 ou au pire à 200 francs, il faut, avant même que ne démarre la campagne de votation prévue pour 2026, introduire une aide fédérale aux médias de plusieurs centaines de millions. Elle permettra de compenser la baisse de la re-devance et d’introduire une aide à l’ensemble des médias.


 

QU’EN EST-IL DE NOS RÊVES MÉCANIQUES ?

Marion Besençon, membre du comité de l’association CultureEnJeu

Les questions nombreuses soulevées par l’utilisation de l’IA dans le domaine de la création appellent un débat continu et des réponses éthiques. Même ChatGPT nous le signale ! Le consentement artistique s’invite par exemple au côté du droit d’auteur ainsi que, parallèlement au biais algorithmique, la question suivante : comment considérer le résultat des IA génératives, qui engendrent du contenu à partir d’un vaste corpus existant ? On peut ci- ter la toile imprimée du collectif Obvious signée d’une formule mathématique, qui a été vendue chez Christie’s en 2018. Reconsidérons aussi le cinéma (et le sens de l’absurde) avec « Sunspring », un court métrage pondu par une IA entraînée aux scénarios. Bien sûr, les réactions du monde de l’art sont contrastées mais pour certain·e·s elle agit en véritable protocole pour se sentir libre alors qu’ici l’algorithme fait office de muse. Quid alors de la notion de sensibilité ? Que suscite en vous La jeune fille à la perle 2.0 ? En Suisse, les lois et réglementation renvoient plus largement à l’AI et aux arts ; ce qui implique semble-t-il la consultation d’expert·e·s spécialistes de la propriété intellectuelle liée à l’IA. Il apparaît donc que l’intégration de l’intelligence artificielle dans la création artistique non seulement mérite mais nécessite d’être davantage réfléchie.

propos de l’association CultureEnJeu

L’éditeur de la revue CultureEnJeu est une association éponyme. Sa vocation : encourager la coalition de créateur·rice·s culturel·le·s – individualistes par définition – à devenir un collectif agissant à l’échelle romande. Pas facile de regrouper ces domaines si différents que sont les arts de la scène, les arts visuels, audiovisuels, descendant des vallées ou montant dans des villes, pour défendre l’entité culturelle romande, qui a de la peine à se revendiquer comme telle, mais qui, comme toute petite minorité, doit régulièrement réaffirmer qu’elle a droit à l’existence face aux Goliath culturels français, européens, américains, ou même face à une majorité qui, dans cette confédération, cultive une toute autre culture dans une toute autre langue. Depuis plus de vingt ans, l’association Culture EnJeu fait office de citerne à pensées (think tank). Il lui arrive parfois de sortir de son hibernation pour lancer des actions tonitruantes (comme l’initiative populaire qui a inscrit les loteries de service public dans la Constitution fédérale).

Acteur·rice·s culturel·le·s ou fans de la culture, arrivant·e·s ou ancien·ne·s, joignez-vous à nous : info@cultureenjeu.ch


 

 

La playlist

IA. Deux lettres qui font trembler le monde de la création depuis quelques mois et l’avènement de l’intelligence artificielle générative grand public, comme ChatGPT. Mais l’intelligence artificielle, c’est avant tout un outil dont l’être humain s’est emparé depuis longtemps déjà et qui s’améliore sans cesse, des algorithmes de recommandation qu’on trouve sur les plateformes de streaming au logiciel qui a permis de séparer la voix de John Lennon du piano pour que les Beatles sortent une « nouvelle chanson » l’automne dernier. Des premiers synthés du Lausannois d’adoption Jean-Jacques Perrey aux premiers samplers des Fribourgeois The Young Gods, des algorithmes musicaux de COD.ACT à la machine à tube de My Name Is Fuzzy, des collages analogiques de Christian Marclay aux instruments bricolés de Louis Jucker, sans oublier la foisonnante scène électronique, les musiciennes et musiciens jouent depuis longtemps avec les machines. Et devraient continuer.
 
Par Christophe Schenk, journaliste à la RTS
 


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